Citations antireligieuses d'Arthur Schopenhauer



"Si la loi du matérialisme était la vraie loi, tout serait éclairci. Le "pourquoi" du phénomène serait ramené au "comment"."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Le monde comme volonté et comme représentation, 1819)

"Les temples et les églises, les pagodes et les mosquées, dans tous les pays, à toutes les époques, dans leur magnificence et leur grandeur, témoignent de ce besoin métaphysique de l'homme qui, tout-puissant et indélébile, vient aussitôt après le besoin physique."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Le Monde comme volonté et comme représentation, 1819)

"Sur cinquante anglais, on en trouvera à peine un seul qui élève la voix pour vous approuver quand vous parlerez avec un juste mépris du bigotisme stupide et dégradant de sa nation."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"La religion catholique est un billet à ordre sur le ciel, qu'il serait trop malaisé de mériter par soi-même. Les prêtres sont les entremetteurs de cette mendicité."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Une religion qui a pour fondement un seul événement et qui prétend faire de cet événement qui s'est passé ici ou là ou de loin en loin la période critique du monde et de toute existence, une telle religion a un fondement si faible qu'il lui est absolument impossible de subsister dès que les gens commencent à réfléchir un peu."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Il semble que le bon Dieu ait créé le monde au profit du diable: il aurait mieux fait de s'abstenir."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"S'il y avait un Dieu, je n'aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le cœur."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Je ne puis m'empêcher de rire quand je vois les hommes réclamer sur un ton assuré et hardi la continuation à travers l'éternité de leur misérable individualité. Que sont-il d'autre en effet que les pierres à face humaine emmaillotées qu'on voit avec bonheur Kronos dévorer, tandis que seul le vrai et immortel Zeus, à l'abri des atteintes de celui-ci, grandit pour régner éternellement."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Pour la grande masse, les seuls arguments palpables sont les miracles. Aussi, tous les fondateurs de religion en accomplissent-ils. Les théologiens cherchent tantôt à allégoriser, tantôt à naturaliser les miracles de la Bible pour s'en débarrasser d'une façon quelconque. Car ils sentent que le miracle est le sceau du mensonge. Les documents religieux renferment des miracles en vue de la confirmation de leur contenu. Mais il vient un moment où il produit l'effet contraire."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Contre le panthéisme, je n'ai qu'une objection, c'est qu'il ne dit rien. Appeler le monde Dieu, ce n'est pas l'expliquer, mais simplement enrichir la langue d'un synonyme superflu du mot "monde". Dites "le monde est Dieu" ou "le monde est le monde", cela revient au même. […] Si l'on dit "le monde est Dieu", il est évident que cela ne dit rien ou que du moins l'inconnu est expliqué par quelque chose de plus inconnu. Il serait beaucoup plus juste d'identifier le monde avec le Diable."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Le thème essentiel de la métaphysique est, chez les philosophes appointés, l'explication des rapports de Dieu avec le monde; les commentaires les plus étendus de ces rapports remplissent leurs manuels. Ils se croient avant tout appelés et payés pour éclaircir ce point. Et il est amusant de voir avec quelle profonde sagesse et quelle érudition ils parlent de l'absolu, ou Dieu; ils prennent alors une attitude des plus sérieuses, comme s'ils savaient réellement quelque chose à ce sujet…"
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Philosopher jusqu'à un certain point et pas davantage, c'est une demi-mesure qui constitue le caractère fondamental du rationalisme."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Les religions sont comme les vers luisants: pour briller, il leur faut de l'obscurité."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Que la religion serve de masques aux desseins les plus vils, c'est un fait qui ne doit plus étonner personne."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Aux siècles passés, la religion était la forêt derrière laquelle des armées pouvaient prendre position et se couvrir. Mais après tant de coupes, elle n'est plus qu'une broussaille derrière laquelle, le cas échéant, des filous se cachent."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Les religions ont souvent une influence immorale. Ce qui est mis au compte des devoirs envers Dieu est soustrait aux devoirs envers les hommes: il est très agréable de remplacer le manque de bonne conduite envers ceux-ci par les flatteries qu'on adresse à celui-là. Dans chaque religion, on arrive bientôt à ce que, pour les objets les plus immédiats de la volonté divine, on dépense moins en actions morales qu'en actes de foi, cérémonies du temple et rites en tout genre. […] L'influence moralisatrice est moins évidente. Combien grande et certaine elle devrait pourtant être, pour offrir une compensation aux cruautés que les religions, principalement chrétienne et musulmane, ont suscitées et aux calamités qu'elles ont apportées de par le monde!"
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"De même que le polythéisme est la personnification des parties et des forces singulières de la nature, de même le monothéisme est celle de la nature entière, d'un coup d'un seul. […]
Que l'on se fabrique une idole de bois, de pierre, de métal, ou qu'on la compose à l'aide concepts abstraits, c'est tout un: elle reste une idolâtrie, dès qu'on a sous les yeux un être personnel auquel on sacrifie, que l'on invoque, que l'on remercie. Il n'y a pas non plus, au fond une grande différence entre sacrifier ses moutons et sacrifier ses penchants. Chaque rite ou prière témoigne irréfutablement de l'idolâtrie."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Parerga / 1851)

"Pour les princes régnants, le Dieu Tout-Puissant est le père Fouettard dont ils usent pour envoyer les grands enfants aux lits lorsque plus rien d'autre ne veut les aider; c'est pourquoi ils tiennent tant à lui."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Sur la religion)

"Les juifs sont le peuple élu de Dieu, et celui-ci est le Dieu élu de son peuple; et cela ne regarde plus personne."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Fragments biographiques)

"La vie d'un homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Pensées et fragments)

""Ni aimer, ni haïr," c'est la moitié de la sagesse humaine : "ne rien dire et ne rien croire" l'autre moitié. Mais avec quel plaisir on tourne le dos à un monde qui exige une pareille sagesse."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Pensées et fragments)

"Exiger l'immortalité de l'individu, c'est vouloir perpétuer une erreur à l'infini."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Pensées et fragments)

"Ne combattez l'opinion de personne ; songez que, si l'on voulait dissuader les gens de toutes les absurdités auxquelles ils croient, on n'en aurait pas fini, quand on atteindrait l'âge de Mathusalem."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

"Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier en lui montrant sa création: «comment as-tu osé interrompre le repas sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et d'angoisse?»"
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Oeuvres posthumes)

"Le résultat de mes méditations fut que ce monde ne pouvait être l'œuvre d'un Dieu absolument bon, mais bien l'œuvre d'un démon qui avait appelé à l'existence des créatures pour se repaître de leurs tourments. […]"
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / Oeuvres posthumes)

"Les fruits du christianisme ? Guerres de religion, boucheries, croisades, inquisition, extermination des indigènes d'Amérique et introduction des esclaves africains pour les remplacer."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860 / cité par Danièle Sallenave dans dieu.com)

"Tel est le propre de l'action, positive ou négative, moralement bonne, d'être dirigée en vue de l'avantage et du profit d'un autre."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860)

"Toutes les religions promettent des récompenses pour les qualités de coeur ou de volonté, mais aucune pour les qualités d'intelligence ou de compréhension."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860)

"Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse; le juriste le voit dans toute sa méchanceté; le théologien dans toute sa bêtise."
(Arthur Schopenhauer / 1788-1860)


Citations de Stephen Hawking


« Si les extraterrestres nous rendent visite un jour, je pense que le résultat sera semblable à ce qui s'est produit quand Christophe Colomb a débarqué en Amérique, un résultat pas vraiment positif pour les Indiens... »

« Aux XIX et XXème siècles, la science est devenue trop technique et mathématique pour les philosophes, ainsi que pour quiconque sauf pour quelques spécialistes (...) Wittgenstein, le plus grand philosophe de notre siècle, a pu dire que "le seul goût qui reste au philosophe c'est l'analyse de la langue. » Une brève histoire du temps : Du big bang aux trous noirs.

« Si l'humanité veut avoir un avenir à long terme, il faut que son horizon dépasse celui de la planète Terre. Il n'est pas possible que nous continuions à nous regarder le nombril et à miser sur une planète surpeuplée et de plus en plus polluée. Cela va nous prendre du temps et des efforts, mais cela deviendra de plus en plus facile avec les avancées technologiques. » L'avenir rêvé des scientifiques.

« Un univers en expansion n'exclut pas la possibilité d'un créateur mais il définit l'instant où ce dernier aurait pu accomplir son œuvre! » Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs.

« Toute théorie physique est toujours provisoire en ce sens qu'elle n'est qu'une hypothèse : vous ne pourrez jamais la prouver. » Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs.

« J'utilise le mot Dieu dans un sens impersonnel, comme Einstein le faisait pour les lois de la nature. »

« J'ai remarqué que même les gens qui affirment que tout est prédestiné et que nous ne pouvons rien y changer regardent avant de traverser la rue. »

« Créer une intelligence artificielle serait le plus grand évènement de l'histoire humaine. Malheureusement, ce pourrait être le dernier, à moins que nous découvrions comment éviter les risques. »

« Non seulement Dieu joue aux dés mais il les jette parfois là où on ne peut les voir. » (En réponse à la célèbre citation "Dieu ne joue pas aux dés" d'Albert Einstein)

« Les personnes handicapées devraient se concentrer sur les choses que leur handicap ne les empêche pas de faire, sans regretter ce dont elles sont incapables. » La brève histoire de ma vie.

« Tant que l'univers aura un commencement, nous pouvons supposer qu'il a eu un créateur. Mais si réellement l'univers se contient tout entier, n'ayant ni frontières ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être. Quelle place reste-t-il alors pour un créateur ? » Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs.

« Le libre arbitre est une théorie effective » Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ?

« La philosophie est morte, faute d’avoir réussi à suivre les développements de la science moderne, en particulier de la physique. Ce sont les scientifiques qui ont repris le flambeau dans notre quête du savoir. » Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ?



La méthode socratique


La force de Socrate fut d’enseigner et de pratiquer un art de vivre appelé philosophie. Il fut à l’origine de l’art du dialogue intérieur et d’une méthode pour le pratiquer, la dialectique.

La dialectique est basée sur le développement simultané de l’investigation et de la pratique, à la recherche de la sagesse. Elle implique d’accepter un dialogue en profondeur avec soi-même et de parvenir à une harmonie entre ses pensées et ses actions. Le mot «méthode», issu du grec, signifie littéralement démarche et implique l’idée d’un chemin à trouver. Il s’agit d’un processus consistant en un itinéraire, un voyage qui, sous les auspices et l’inspiration d’Hermès, dieu des carrefours, du commerce et des voies de la connaissance, conduit à trouver une réponse adéquate. Chacune des crises de Socrate a opéré comme une messagère du dieu de la connaissance, en le remettant dans le bon chemin. Mais quel chemin cherchait-il ? Le chemin conduisant à lui-même.

Désintéressée et dénuée d’égoïsme, la méthode de Socrate vise à aider chacun à trouver sa propre voie et loi d’action. Conscient d’être imparfait, Socrate cherche sans cesse à se perfectionner. Il ne se hisse pas sur le piédestal de celui qui sait, il défie quotidiennement sa propre ignorance pour pouvoir avancer. Ce faisant, il assume la contradiction apparente qui consiste à mettre en pratique un savoir ou une technique qu’il ne domine pas encore entièrement. Son attitude de vie relève d’une philosophie du risque assumé. Il ne tombe pas dans le piège psychologique d’agir seulement lorsqu’il croit tout savoir et que le risque est nul, ce qui empêche précisément nombre de personnes, paralysées par le syndrome de la perfection, de passer à l’action. Sans confrontation, nul ne peut apprendre ni se perfectionner en quoi que ce soit. Socrate comprend qu’on ne peut jamais être totalement préparé à l’action dans la théorie et que, dans la réalité, ce qui permet d’être prêt est la décision d’agir tout en étant conscient de sa propre imperfection, en apprenant de ce qu’on expérimente, qu’on gagne ou qu’on perde. Le succès selon Socrate réside dans le fait d’avoir le courage et l’intelligence de se confronter à ses peurs et à ses doutes, en les dépassant.

L’art du dialogue

La sagesse socratique consiste à savoir faire le bien. Mais ce n’est pas si simple, car il n’est pas facile de savoir ce qui est bon ou mauvais pour soi ou pour les autres. Comment concilier ce qui est bon pour l’un et ce qui l’est pour tous ? Comment agir de façon à ne pas faire le mal, alors qu’on cherche à faire le bien ?

Socrate nous invite à unir la connaissance à l’amour pour entrer en dialogue avec les gens. Étymologiquement, dialogue signifie échange de paroles ou de discours (logoi), à travers (dia) l’espace intellectuel et physique qui sépare deux personnes. Le dialogue n’existe pas si l’on n’est pas au moins deux, et il s’établit dans l’espace «entre» les choses. C’est un art de mettre en relation.

Selon Socrate, le maître n’en sait pas forcément plus que le disciple mais il pratique l’investigation comme lui et avec lui.

La véritable relation entre le maître et le disciple consiste en un effort commun de recherche de la vérité. Le maître a une expérience et une maîtrise technique plus poussée de l’investigation, dans l’art de se poser des questions. Ce n’est pas le fait de savoir plus qui fait de quelqu’un un maître mais la capacité d’accompagner quelqu’un d’autre dans sa quête de la vérité et de le mettre face à lui-même.

Le dialogue n’est pas une technique, liée aux circonstances et procédant par enquêtes et exposés. C’est l’expression essentielle de l’effort mis en commun pour dévoiler une vérité intérieure partagée. Le maître n’est pas celui qui transmet un type de connaissance à un élève plus ou moins réceptif ; il n’enseigne pas au moyen de monologues. La relation établie par le dialogue est celle de deux individus qui communiquent entre eux à travers deux consciences pratiquant l’investigation et entrant en relation pour parvenir à atteindre une vérité commune.

Pierre Hadot (1) rappelle que le questionnement de l’individu à travers le dialogue le conduit à décider s’il prendra en vérité la résolution de vivre selon la conscience et la raison. L’individu est remis en cause dans les fondements mêmes de sa propre action. Il prend conscience de l’interrogation vivante qu’il constitue pour lui-même. Socrate l’incite «à se préoccuper moins de ce qu’il a que de ce qu’il est» et à se rappeler que «la précipitation est le signe de ceux qui veulent échapper à eux-mêmes.» (2)

Accepter le dialogue, c’est assumer la possibilité de se diriger vers un destin commun à travers des chemins différents. Il s’agit de partager une présence invisible à travers une relation visible entre deux personnes, parce que la vérité surgit «entre» ceux qui sont en train de dialoguer.

Lorsque cette relation s’établit, il se passe quelque chose que la parole écrite ne peut exprimer. Indépendamment et au-delà des mots exprimés dans un échange impliquant aussi bien les sentiments que les gestes, les liens tissés par le dialogue permettent, à l’intérieur et du cœur même de l’espace créé par la relation, la manifestation d’une vérité transcendante, idée, connaissance ou sentiment partagés. Un bien immatériel est rendu sensible et dès que cesse l’échange, il retourne dans l’invisible. Quand le dialogue devient intérieur, la magie persiste et le contact est maintenu. Le lien à soi-même établi, on ne se quitte plus. On atteint alors le stade dont parlent toutes les traditions qui est d’apprendre du silence, de l’essence au-delà des apparences.

Le fait de partager cette vérité la rend vivante et régénère ceux qui la partagent. «La tâche du dialogue consiste (paradoxalement) essentiellement à montrer les limites du langage, l’impossibilité pour le langage de communiquer l’expérience morale et existentielle... la philosophie socratique est... éveil de conscience, accession à un niveau d’être qui ne peuvent se réaliser que dans une relation de personne à personne.» (3)

La dialectique, un chemin de l’âme

La méthode inventée par Socrate est la dialectique : l’art de faire dialoguer deux discours apparemment contradictoires pour accéder à une vérité supérieure. Grâce à un jeu progressif de questions, Socrate fait tomber les fausses connaissances de l’interlocuteur. Véritable instrument de mise à l’épreuve et de critique, la dialectique ne se contente pas du vraisemblable, du probable mais dénonce l’apparence et tout simulacre de vérité.

La dialectique possède aussi une application positive à travers la progression dans l’effort et la pratique de la rigueur : elle évite des conclusions précipitées ou dues au hasard. Elle élève les interlocuteurs du dialogue à l’intuition de l’essence, dissipant toute fausse querelle.

C’est une méthode de pensée qui soumet le discours à l’épreuve des principes de la logique. Elle oblige le philosophe à prouver la cohérence interne de son discours comme sa compatibilité avec la réalité. Socrate ne se contente pas de savoir, il veut comprendre et s’interroge sur les sciences qu’il étudie. À travers cette attitude, les véritables philosophies accèdent à une dimension plus vaste que ne le font les sciences spécialisées. L’ascension ultime que réclame la dialectique ne cherche pas une intuition intellectuelle du vrai mais une vision d’ensemble de la réalité (en grec, synoptica) pour pouvoir mettre sa science au service de l’homme.

La pensée ou dialogue avec soi-même naît de la prise de conscience des incohérences logiques d’un discours. Le savoir véritable ne consiste pas, selon Socrate, à posséder la vérité mais à savoir construire méthodiquement, à travers des processus logiques d’unification, l’ascension dialectique vers le simple - ou analyse-synthèse pour trouver une vérité - et l’appliquer ensuite dans une descente dialectique vers le multiple.

La dialectique permet de se libérer de l’apparence sensible et de trouver les causes ou essences. Elle libère l’âme de la prétention qu’ont les sensations d’être l’origine ou la cause de la vérité. Elle lui permet aussi, une fois trouvée la clarté, de descendre, libérée de toute influence de l’environnement et des apparences, pour agir dans la réalité. La dialectique propose un double chemin, aller-retour qui permet, par le chemin ascendant, de parvenir à la définition et de savoir ce dont on parle et, par le chemin descendant, à sa vérification-démonstration.

Le chemin ascendant, l’analogie

L’analogie, science des relations - du grec ana (qui implique ici la notion de mouvement et de répétition) et logos (au sens de relation) - consiste en la répétition d’une relation identique, cette relation restant la même alors que le plan change. Le chemin ascendant ou ascension dialectique est celui de la synthèse, réalisée à travers les fonctions de l’analogie. C’est grâce à l’analogie qu’on peut établir une relation entre les idées et les objets. L’exemple bien connu, donné par Platon, est celui de l’artisan qui veut construire un lit. Pour cela, il doit d’abord entrer en relation avec l’idée de lit, ce qu’il fait en se le représentant mentalement. Le lit fabriqué par l’artisan sera une image de cette idée, autrement dit une version analogique au plan du monde sensible d’une réalité du plan intelligible.

L’analogie permet de comprendre la relation qui existe entre la partie et le tout. Elle permet de sortir du sensible et de se tourner vers l’intelligible. Il n’est pas possible à l’intelligence de fonctionner sans analogie car celle-ci va plus loin que la compréhension des choses par la seule raison. Elle implique la capacité de discerner les relations qu’établissent les choses entre elles : ce n’est pas la même chose de percevoir les sons ou les couleurs d’une part, un morceau de musique ou un tableau d’autre part. Platon insiste en rappelant que regarder un doigt n’éveille pas l’intelligence. Un doigt est un doigt mais, si on observe le pouce et l’index on remarquera que l’index est un grand doigt parce qu’il est comparativement plus grand que le pouce. Si ensuite on regarde l’index et le majeur, on en concluera que l’index est un doigt petit parce qu’il est plus petit que le majeur. à première vue, il est impossible de comprendre que l’index puisse être à la fois grand et petit. Le témoignage des sens contrevient ici au principe de non-contradiction, autrement dit la raison seule ne peut comprendre des éléments contradictoires. Seul le travail de l’intelligence permet de résoudre la contradiction et de comprendre que le grand et le petit sont relatifs et relèvent de relations, d’analogies.

L’analogie permet de s’élever du sensible à l’intelligible et facilite l’ascension. Le préfixe ana n’indique pas seulement la répétition mais aussi l’idée d’un mouvement de bas en haut, et désigne le mouvement de retour vers l’origine. L’analogie possède également une fonction pédagogique et didactique parce que les images ou symboles permettent de communiquer des messages ou des significations relevant d’autres plans de la réalité : le vol d’un oiseau par exemple, peut signifier aussi la liberté.

L’analogie est la faculté de l’intelligence qui permet d’instaurer des liens. Elle est à la base de la créativité dont le principe est d’établir des liens entre des choses qui n’en avaient apparemment pas entre elles. L’art de créer des liens libère du cloisonnement car il permet la communication fluide entre les choses. L’analogie apporte une vision nouvelle des mêmes choses.

Le chemin descendant, la vérification dans le monde concret

Le second moment du mouvement dialectique est la dialectique descendante ou diérèse, du grec diairesis (division). Il s’agit de soumettre la synthèse obtenue durant l’ascension dialectique à l’épreuve de la dichotomie ou opposition apparente du monde empirique.

Après avoir réduit à l’unité d’un principe une multiplicité d’actes concrets, il faut vérifier si le critère découvert est véritablement pertinent et s’il correspond à une loi générale. C’est pourquoi il faut l’appliquer dans la multiplicité et vérifier si, à travers lui, on peut caractériser différents objets et événements particuliers susceptibles de répondre à une loi universelle. C’est la confrontation de la pensée au monde concret. C’est ainsi que, pour être valable, une loi scientifique ne souffre pas d’exception : la loi de la gravitation n’a force de loi que parce qu’elle s’applique à tous les corps.

Le double mouvement de l’âme

Le double mouvement dialectique confirme la nature une et multiple de la réalité. «La route qui monte et qui descend est une seule et unique route.» Cette formule d’Héraclite (4) illustre le principe de transformation des choses, responsable de la nature des échanges, tels le commerce, la guerre ou la dialectique. De cet échange émerge la justice qui permet la juste tension de forces, l’harmonie des contraires. La méthode socratique rejette toute forme d’exclusion ou de séparatisme. Elle assume la loi naturelle de polarité qui régit l’univers : jour et nuit, froid et chaleur, masculin et féminin. Grâce à sa logique d’inclusion, elle transforme les paires d’opposés en union des contraires.

À travers la dialectique, en tant que méthode qui permet à l’intelligence (en grec noüs), siège de notre propre immortalité, de percevoir la vérité qui réside dans le «ciel» (le monde des idées) et d’appliquer et pratiquer le bien sur terre (le monde sensible), Socrate apporte un cadre philosophique à la croyance ancestrale grecque du double mouvement de l’âme, véritable pont entre le ciel et la terre. Il apporte une forme pratique à celui qui souhaite vivre en élevant son âme et agir en conformité avec son intime conviction.

Il libère l’homme de la simple croyance, lui apportant une voie de constatation à travers sa propre action et sa propre pensée. Mais pour pouvoir descendre et monter avec succès entre le plan des idées, des archétypes et celui des objets et des images, le chemin est étroit et il est très facile de dévier et de se tromper. Tant pour commencer une ascension que pour vérifier la réalisation d’une idée dans le monde concret, il faut respecter, dans la mesure de ses possibilités, les trois phases de la méthode dialectique.

Les trois phases de la méthode dialectique

La dialectique n’est pas le savoir mais la méthode qui permet d’y parvenir. Socrate nous donne le courage d’affronter nos propres ignorances en jalonnant le chemin. C’est le dialogue qui s’instaure dans le chemin qui fera apparaître la vérité. À travers la pratique de la dialectique, Socrate nous invite à participer à un véritable processus alchimique. Comme l’œuvre alchimique, la dialectique connaît trois phases : l’exhortation, la réfutation et la maïeutique ou naissance à soi-même.

Ces trois phases indiquent un processus évolutif en spirale, illustré par l’ascension du fameux mont Hélicon, au sommet duquel résident les neuf Muses, et dont la finalité est le retour de l’âme à la lumière de l’origine. Dans le quotidien, les trois phases constituent un cycle de renouvellement et de perfectionnement qui nous permet de devenir chaque jour meilleur. Chaque jour, nous pouvons donner naissance à un nouvel aspect de nous-mêmes. Chaque jour, nous pouvons inventer, comprendre, créer quelque chose de nouveau.

  • L’exhortation ou la reconnaissance de l’ignorance

L’exhortation est une véritable sonnerie de clairon pour la conscience. Socrate invente l’examen de conscience : la reconnaissance de l’ignorance. L’examen sincère de soi permet de reconnaître et d’assumer ses idées erronées, ankylosées, l’orgueil de son ego, les véritables obstacles qui empêchent d’avancer sur le chemin. Il nous conduit à constater nos ignorances.

Qu’ai-je cru vrai qui est faux ? Qu’est-ce que je crois faire bien que je fais mal ? En quoi est-ce que je commets des erreurs ? Car ces dernières proviennent d’une ignorance que je dois assumer pour découvrir mes manques. L’exhortation de la conscience permet d’illuminer les zones erronées, pour les assainir, les assumer, les constater et comprendre qu’il nous manque quelque chose. La constatation de l’ignorance conduit à l’amour ou à la quête de ce qui nous manque.

Un double chemin se présente à nous : celui qui consiste à ne pas assumer nos erreurs, nos ignorances, à rester pédant, égocentrique et à nous justifier, en voulant prouver quelque chose, ou celui qui consiste à accepter ce que nous sommes et à décider qu’il faut faire quelque chose pour avancer.

Au début, cette prise de conscience s’exprime comme une souffrance devant l’absence d’une dimension supérieure dont nous avons la nostalgie. L’introspection à laquelle nous amène l’exhortation nous conduit au fond de nous-mêmes, à la découverte socratique que nous savons seulement que nous ne savons rien mais aussi à la découverte de notre besoin d’aimer et de chercher la sagesse. C’est cette re-connaissance qui nous conduit à sortir de notre ignorance. C’est la constatation de ce qui nous manque qui permet de faire naître l’amour.

Cette nouvelle inquiétude nous mène de l’ignorance à la philosophie ou amour de la sagesse. L’ignorance, selon Socrate, ne consiste pas à ne pas savoir mais à continuer d’ignorer ce que nous savons que nous ignorons. On ne peut ignorer l’ignorance sous peine de ne pouvoir apprendre. Ignorer l’ignorance, pour Socrate, est la plus terrible des maladies. Notre véritable ennemi intérieur est ce qui nous pousse à nous résigner à l’ignorance avec fatalisme, à renoncer à développer un profond besoin de changement intérieur, à renoncer à toute volonté de transformation : «Je suis comme ça ! Qu’y faire ? Je n’y peux rien !» Pour Socrate, renoncer à sa propre capacité de transformation, c’est être déjà mort.

  • La réfutation ou la purification de l’ignorance

Nous devons apprendre à nous purifier de nos ignorances parce que celles-ci dissimulent notre sagesse. Comme est purifié le métal, une fois dissoute la gangue qui l’entoure de ses sels minéraux au fond de la mine, nous devons nous purifier de notre ignorance en nous libérant de nos préjugés, de nos pseudo-connaissances, des idées mal comprises, du sophiste enfin qui nous habite.

La purification est une voie pour nous débarrasser de nos idées erronées, par le dialogue ou l’ascension de la conscience. Celle-ci, à travers un interrogatoire précis, se «purge» des erreurs intellectuelles et affectives qui lui cachent la vision de la vérité. À travers la confrontation initiée par le dialogue, nous prenons conscience de notre responsabilité en affrontant nos doutes et nos peurs, en accédant à des pensées toujours plus claires et plus pures. La philosophie telle que l’enseigne Socrate mène à une discipline de vie qui conduit elle-même à la simplicité.

La première antichambre, celle de l’ignorance, fait naître l’amour et la seconde conduit à la volonté, à la force d’ascension ou de dépassement de soi, à la pratique de l’exigence et de la rigueur. Cette ascension s’effectue à l’intérieur de soi, comme face aux obstacles de l’environnement, ce qui oblige à se simplifier et à se sentir toujours plus léger. Ce premier vestibule conduit de la connaissance intellectuelle à la vision, à la contemplation des choses, à l’intuition.

  • La mise à l’épreuve de l’intuition

Comment distinguer les vraies inspirations et intuitions, obtenues en songes ou reçues de son « Daimon » ou voix intérieure, des simples spéculations ou projections ? Pour Socrate, la méthode dialectique est l’outil de cette mise à l’épreuve.

En effet, si l’intuition est la saisie immédiate d’une vérité, sans l’aide du raisonnement, si elle est un outil précieux d’information et d’inspiration, pour qu’elle devienne compréhensible, transmissible et utilisable, il lui faut passer au crible de la raison. C’est cette confrontation qui permettra d’éprouver sa consistance et de savoir si elle est une simple vue de l’esprit, une illusion ou si elle est au contraire porteuse d’une information authentique, neuve et utile.

Lorsqu’Archimède, en faisant déborder son bain à Syracuse, s’exclame «Euréka» (j’ai trouvé), il a l’intuition du principe de la densité. Mais c’est parce qu’il a traduit cette intuition dans une loi exprimable par une formule que tous ont pu avoir accès à la compréhension et à l’utilisation de ce principe. En mettant en formule son intuition, il l’a validée et son expérience subjective est devenue objective, compréhensible et exploitable par tous. De même, l’œuvre d’art est la traduction, dans le plan mental puis dans le monde sensible, d’une inspiration.

C’est le rôle de la dialectique de faire de l’intuition une connaissance, intégrée à notre conscience. Elle permet de la vérifier et de la traduire.

Socrate n’est ni athée ni agnostique. C’est dans le plan spirituel que la dialectique joue un rôle majeur. Pour la première fois, il devient possible de traduire en termes clairs le vécu spirituel. La dialectique exerce, dans la dimension spirituelle, une double purification. Non seulement elle purifie des illusions de la fantaisie et de la tyrannie de la subjectivité, comme on vient de le voir, mais elle purifie également la religion de la superstition et du fanatisme, ce que ne supporteront pas les détracteurs de Socrate.

Si Socrate s’est approprié l’outil intellectuel, c’est d’abord en vue d’une meilleure efficacité dans le domaine de l’action concrète, en se prémunissant contre la subjectivité, l’impulsivité, la passion. La méthode dialectique est un moyen. Elle n’est pas la finalité qu’en a fait souvent la modernité. Socrate n’enferme ni le monde ni l’individu dans une méthode car ce qui est capital est le contact avec la partie supérieure ou divine qui est en chacun.
On se trouve là face à un autre type de dialogue, celui qui permet la véritable transformation intérieure, celui qui préside à la maïeutique ou naissance à soi-même. Non plus le dialogue entre deux personnes qui réfléchissent ensemble mais un dialogue intérieur entre une intuition, une inspiration, et une intelligence qui met à sa disposition un canal pour qu’elle puisse trouver son aboutissement dans une œuvre, action ou objet.

La maïeutique ou l’accouchement de soi

Le mot maïeutique dérive du grec maieutikè, l’art de faire accoucher, mot qui vient lui-même de maia, la sage-femme. En analogie avec le travail de sa mère, Socrate se faisait appeler «l’accoucheur d’Athènes», qui faisait naître à la lumière de l’esprit des centaines de citoyens athéniens. À travers ses interrogatoires, Socrate essaie d’extraire des âmes de ses interlocuteurs et de révéler ce qu’ils savent sans le savoir, comme cela arriva au célèbre Ménon qui, le bec cloué par les questions de Socrate, découvrit progressivement sa connaissance inconsciente du théorème de Pythagore. Découvrir ce qu’on sait, savoir qui on est, connaître sa valeur intrinsèque, son Être, telle est la finalité de la maïeutique.

On ne peut donner le jour à ce qu’on ne possède pas ou à ce qu’on n’est pas. Socrate ne peut apporter qu’une aide, comme une sage-femme à une parturiente. La lumière qui naît, la sagesse qui se révèle ne sont pas celles de Socrate mais celles de celui qui se donne le jour. On ne peut donner à l’autre ce qu’il ne possède pas. On peut néanmoins l’aider à exprimer ce qu’il est.

À travers la dialectique, nous accédons à une connaissance que nous possédons, selon Socrate, depuis l’origine du monde mais que nous avons oubliée à cause de l’impact de l’incarnation de l’âme dans la matière. Tout véritable savoir pour Socrate est une réminiscence, un rappel de l’âme qui se souvient. C’est la purification et le besoin de retourner à la lumière qui confère à l’âme la capacité d’utiliser à nouveau la pensée pure, de se rappeler et d’exprimer l’Être.

La maïeutique est la science de soi ; elle fait de la connaissance la force qui dirige l’activité spirituelle et concrète. La sagesse socratique consiste à se vaincre soi-même, l’ignorance à être vaincu par soi-même. Cette sagesse se met en pratique à travers la vertu qui conduit à la véritable félicité ou eudaimonia, laquelle consiste à faire le bien sans chercher de récompense.

Socrate nous apprend par son exemple qu’un homme en paix avec sa conscience est un sage. Le sage pourra affronter avec calme, à chaque instant, le mystère de la mort et en même temps vivre pleinement.

Par Fernand SCHWARZ, philosophe et anthropologue, président-fondateur de Nouvelle Acropole en France.

Notes
Cet article est extrait de La Sagesse de Socrate, Philosophie du Bonheur, Fernand SCHWARZ, Éditions Viamedias, 3ème édition, 2013, 125 pages
(1) Philosophe, historien, philologue français (1922-2010), spécialiste de l’Antiquité, notamment de la période hellénistique et particulièrement du néoplatonisme et de Plotin.
(2) et (3) Pierre HADOT, Éloge de Socrate, Editions Allia, page 54
(4) Héraclite d’Éphèse, philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J.-C.

Source :

Photo : Statue de Socrate à Athènes : http://www.muellerpaparis.ch/de/kanzlei/philosophie