232. La femme veut s’émanciper : et à cause de cela elle se met à
éclairer l’homme sur « la femme en soi ». — C’est là un des progrès
les plus déplorables de l’enlaidissement général de l’Europe. Car
que peuvent produire ces gauches essais d’érudition féminine et de
dépouillement de soi ! La femme a tant de motifs d’être pudique. Elle
cache tant de choses pédantes, superficielles, scolastiques, tant de
présomption mesquine, de petitesse immodeste et effrénée, — qu’on examine
seulement des rapports avec les enfants ! — C’est au fond la crainte de
l’homme qui jusqu’ici a retenu et réprimé tout cela. Malheur à nous si jamais
les qualités « éternellement ennuyeuses de la femme » — dont elle est
si riche — osent se donner carrière ! si la femme commence à désapprendre foncièrement
et par principe sa perspicacité et son art, celui de la grâce et du jeu, l’art
de chasser les soucis, d’alléger les peines et de les prendre à la légère, son
habileté délicate pour les passions agréables ! Déjà se font entendre des
voix féminines, qui, par saint Aristophane ! font frémir. On explique avec
une clarté médicale ce que la femme veut en premier et en
dernier lieu de l’homme. N’est-ce pas une preuve de suprême mauvais goût que
cette furie de la femme à vouloir devenir scientifique ! Jusqu’à présent.
Dieu merci, l’explication était l’affaire des hommes, un don masculin — on
restait ainsi « entre soi » ; il faut d’ailleurs être très
méfiant au sujet de ce que les femmes écrivent sur « la femme » et se
demander si la femme veut vraiment un éclaircissement sur
elle-même — et peut le vouloir... Si la femme ne cherche pas ainsi une
nouvelle parure — je crois que la parure fait partie de
l’éternel féminin — eh bien ! Alors elle veut se faire craindre, c’est
peut-être pour elle un moyen de dominer. Mais elle ne veut pas la vérité.
Qu’importe la vérité à la femme ? Rien n’est dès l’origine plus étranger,
plus antipathique, plus odieux à la femme que la vérité. Son grand art est le
mensonge, sa plus haute préoccupation est l’apparence et la beauté. Avouons-le,
nous autres hommes, nous honorons et aimons précisément cet art et cet instinct
chez la femme, nous qui avons la tâche difficile et qui nous unissons volontiers,
pour notre soulagement, à des êtres dont les mains, les regards, les tendres
folies font apparaître presque comme des erreurs notre gravité, notre
profondeur. Enfin je pose la question : jamais une femme a-t-elle accordé
la profondeur à un cerveau de femme, à un cœur de femme la justice ? Et
n’est-il pas vrai que, tout compte fait, « la femme » a surtout été
mésestimée par les femmes et non par nous ? — Nous autres hommes, nous
souhaitons que la femme ne continue pas à se compromettre par des éclaircissements.
Car c’était affaire de l’homme de veiller à là femme et de la ménager, quand
l’Église décrétait : mulier taceat in ecclesia [Que la femme se
taise à l’église]. C’était pour le bien de la femme que Napoléon donna à
entendre à la trop diserte Madame de Staël : mulier taceat in
politicis ! [Que
la femme ne se mêle pas de politique]— et je crois qu’un véritable ami des femmes est celui qui crie
aujourd’hui aux femmes : mulier taceat de muliere ! [Que la femme ne parle plus de
femme].
233. C’est preuve de corruption dans l’instinct —sans parler de la
corruption du goût — quand une femme s’autorise de Madame Roland, ou de Madame
de Staël, ou de Monsieur George Sand, comme s’il était possible de prouver
ainsi quelque chose en faveur de « la femme en
soi ». Aux yeux des hommes ce trio est précisément celui des femmes
comiques par excellence, — rien de plus ! Et cet argument tourne
involontairement à la confusion de la thèse d’émancipation et de
domination féminines.
234. La stupidité dans la cuisine ; la femme comme cuisinière ;
l’effroyable irréflexion qui préside à la nourriture de la famille et du maître
de la maison ! La femme ne comprend pas ce que signifie la
nourriture et elle veut être cuisinière ! Si la femme était une créature
pensante, cuisinant déjà depuis des milliers d’années, elle aurait dû faire les
découvertes physiologiques les plus importantes et réduire en son pouvoir l’art
de guérir ! À cause des mauvaises cuisinières — à cause du manque complet
de bon sens dans la cuisine, le développement de l’homme a été retardé et
entravé le plus longtemps : et il n’en est guère mieux aujourd’hui.
Discours pour un pensionnat de jeunes filles.
235. Il y a des tours et des jets d’esprits, il y a des sentences, une
petite poignée de mots en qui toute une culture, toute une société se
cristallise tout à coup. Je songe à ce mot de madame Lambert jeté au hasard à
son fils : « Mon ami, ne vous permettez jamais que des folies qui
vous fassent plaisir ». — Soit dit en passant, le mot le plus maternel
et le plus judicieux qu’on ait jamais adressé à son fils.
236. L’opinion de Dante et de Gœthe sur la femme — exprimée par le
premier dans ce vers : « Ella guardava suso, ed io in lei [Elle
regardait en haut et moi je tenais les yeux fixés sur elle]» — ce que le second
traduisit par : « L’éternel féminin nous attire en haut »,
— soulèvera certainement la contradiction de toute femme noble de caractère,
car elle a précisément cette opinion sur l’éternel masculin...
237. Sept petits dictons de femmes.
- Le plus pesant ennui s’envole dès qu’un homme se met à nos pieds.
- Vieillesse, hélas ! et science donnent force à faible vertu.
- Vêtement sombre et discrétion habillent la femme... de raison.
- À qui je suis reconnaissante dans l’heureuse fortune ? À
Dieu !... et à ma couturière.
- Jeune elle est un berceau de fleurs. Vieille une caverne d’où sort un
dragon.
- Noble nom, jambe bien faite, homme avec cela : ah ! s’il était
le mien !
- Parole brève, sens profond... verglas pour la sotte.
Les femmes ont jusqu’à présent été traitées par les hommes comme des
oiseaux qui, descendus d’une hauteur quelconque, se sont égarés parmi
eux : comme quelque chose de délicat, de fragile, de sauvage, d’étrange,
de doux, de ravissant, — mais aussi comme quelque chose qu’il faut mettre en
cage, de peur qu’il ne s’envole.
238. Se tromper au sujet du problème fondamental de l’homme et de la
femme, nier l’antagonisme profond qu’il y a entre les deux et la nécessité
d’une tension éternellement hostile, rêver peut-être de droits égaux,
d’éducation égale, de prétentions et de devoirs égaux, voilà les indices typiques de
la platitude d’esprit. Un penseur qui, dans cette dangereuse question, s’est
montré superficiel — superficiel dans l’instinct ! — doit passer pour suspect
d’une façon générale, Mais il se trahit et se dévoile aussi. Pour toutes
les questions essentielles de la vie et de la vie future, son jugement sera
vraisemblablement trop « court » et il ne pourra les atteindre dans
leurs profondeurs. Un homme, au contraire, qui possède de la profondeur, dans
l’esprit comme dans les désirs, et aussi cette profondeur de la bienveillance
qui est capable de sévérité et de dureté et qui en a facilement l’allure, ne
pourra jamais avoir de la femme que l’opinion orientale. Il devra
considérer la femme comme propriété, comme objet qu’on peut enfermer, comme
quelque chose de prédestiné à la domesticité et qui y accomplit sa mission, —
il devra se fonder ici sur la prodigieuse raison de l’Asie, sur la supériorité
de l’instinct de l’Asie, comme ont fait jadis les Grecs, ces meilleurs
héritiers, ces élèves de l’Asie, — ces Grecs qui, comme on sait, depuis Homère
jusqu’à l’époque de Périclès, ont fait marcher de pair, avec le progrès de
la culture et l’accroissement de la force physique, la rigueur envers
la femme, une rigueur toujours plus orientale. Combien cela
était nécessaire, logique et même désirable au point de vue humain, il est à
souhaiter qu’on y réfléchisse dans l’intimité.
239. À aucune époque le sexe faible n’a été traité avec autant d’égards
de la part des hommes qu’à notre époque. C’est une conséquence de notre
penchant et de notre goût foncièrement démocratique, tout comme notre manque de
respect pour la vieillesse. Faut-il s’étonner si ces égards ont dégénéré en abus ?
On veut davantage, on apprend à exiger, on trouve enfin ce tribut d’hommages
presque blessant, on préférerait la rivalité des droits, le véritable combat.
En un mot, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons de suite qu’elle perd aussi le
goût. Elle désapprend de craindre l’homme. Mais la femme qui
« désapprend la crainte » sacrifie ses instincts les plus féminins.
Que la femme devienne hardie, quand ce qui inspire la crainte en l’homme, ou
plus exactement quand l’homme en l’homme n’est plus voulu et discipliné
par l’éducation, c’est assez juste et aussi assez compréhensible. Ce qui est
plus difficilement compréhensible, c’est que par là même... la femme dégénère.
C’est ce qui arrive aujourd’hui : ne nous y trompons pas ! Partout où
l’esprit industriel a remporté la victoire sur l’esprit militaire et
aristocratique, la femme tend à l’indépendance économique et légale d’un
commis. « La femme commis » se tient à la porte de la société moderne
en voie de formation. Tandis qu’elle s’empare ainsi de nouveaux droits, tandis
qu’elle s’efforce de devenir « maître » et inscrit le
« progrès » de la femme sur son drapeau, elle aboutit au résultat
contraire avec une évidence terrible : la femme recule. Depuis
la Révolution française l’influence de la femme a diminué dans la
mesure où ses droits et ses prétentions ont augmenté ; et l’émancipation
de la femme, à quoi aspirent les femmes elles-mêmes (et non seulement de
superficiels cerveaux masculins), apparaît comme un remarquable symptôme de
l’affaiblissement et de l’énervement croissants des instincts vraiment
féminins. Il y a de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise presque
masculine, dont une femme saine — qui est toujours une femme sensée aurait eu
honte au fond du cœur. Perdre le flair des moyens qui conduisent le plus
sûrement à la victoire ; négliger l’exercice de son arme véritable ;
se laisser aller devant l’homme, peut-être « jusqu’au livre », là où
jadis on gardait la discipline et une humilité fine et rusée ; ébranler,
avec une audace vertueuse, la foi de l’homme en un idéal foncièrement différent caché dans
la femme, en un éternel féminin quelconque et nécessaire ; enlever à
l’homme, avec insistance et abondance, l’idée que la femme doit être nourrie,
soignée, protégée et ménagée comme un animal domestique, tendre, étrangement
sauvage et souvent agréable ; rassembler maladroitement et avec
indignation tout ce qui rappelait l’esclavage et le servage, dans la situation
qu’occupait et qu’occupe encore la femme dans l’ordre social (comme si
l’esclavage était un argument contre la haute culture et non pas un argument en
sa faveur, une condition de toute élévation de la culture) ; de quoi tout
cela nous est-il la révélation, sinon d’une déchéance de l’instinct
féminin, d’une mutilation de la femme ? Sans doute, il existe, parmi les
ânes savants du sexe masculin, assez d’imbéciles, amis et corrupteurs des
femmes, qui conseillent à ces dernières de dépouiller la femme et d’imiter
toutes les bêtises dont souffre aujourd’hui en Europe « l’homme », la
« virilité » européenne, — qui aimerait avilir la femme jusqu’à la
« culture générale », ou même jusqu’à la lecture des journaux et
jusqu’à la politique. On veut même, de ci de là, changer les femmes en
libres-penseurs et en gens de lettres. Comme si la femme, sans piété, n’était pas
pour l’homme profond et impie une chose parfaitement choquante et ridicule. On
gâte presque partout leurs nerfs avec la plus énervante et la plus dangereuse
musique qui soit (notre musique allemande moderne). On les rend de jour en jour
plus hystériques et plus inaptes à remplir leur première et dernière fonction,
qui est de mettre au monde des enfants solides. On veut les
« cultiver »,encore davantage et, comme on dit, fortifier « le
sexe faible » par la culture : comme si l’histoire ne nous montrait pas,
aussi clairement que possible, que la « culture » de l’être humain et
son affaiblissement — c’est-à-dire l’affaiblissement, l’éparpillement, la
déchéance de la volonté — ont toujours marché de pair et que
les femmes les plus puissantes du monde, celles qui ont eu le plus d’influence
(comme la mère de Napoléon) étaient redevables de leur puissance et de
leur empire sur les hommes à la force de volonté — et non à des maîtres
d’école ! Ce qui, chez la femme, inspire le respect et souvent la crainte,
c’est sa nature, qui est « plus naturelle » que celle de l’homme, sa
souplesse et sa ruse de fauve, sa griffe de tigresse sous le gant, sa naïveté
dans l’égoïsme, la sauvagerie indomptable de son instinct, l’immensité
insaisissable et mobile de ses passions et de ses vertus... Ce qui, malgré la
crainte qu’on éprouve, excite la pitié pour cette chatte dangereuse et belle —
« la femme » — c’est qu’elle paraît être plus apte à souffrir, plus
fragile, plus assoiffée d’amour, et condamnée à la désillusion plus qu’aucun
autre animal. La crainte et la pitié : animé de ces deux sentiments, l’homme
s’est arrêté jusqu’à présent devant la femme, un pied déjà dans la tragédie
qui, tandis qu’elle vous ravit, vous déchire aussi —. Eh quoi ! Cela
finirait-il ainsi ? Est-on en train de rompre le charme de
la femme ? Se met-on lentement à la rendre ennuyeuse ? Ô
Europe ! Europe ! On connaît la bête à cornes qui a toujours eu pour
toi le plus d’attraits, et que tu as encore à redouter l Ton antique légende
pourrait, une fois de plus, devenir de a l’histoire » — une fois encore
une prodigieuse bêtise pourrait s’emparer de ton esprit et t’entraîner !
Et nul dieu ne se cacherait en elle, non ! Rien qu’une « idée »,
une « idée moderne » !
Référence :
Par delà le bien et le mal, Nietzsche, Ch. Nos Vertus, traduction française
par Henri Albert, 1913.


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