dimanche 24 juin 2012

Qu'est-ce qu'un intellectuel ?


Toute personne qui exerce sa pensée et qui partage avec autrui son savoir et son savoir-faire argumentatif est un intellectuel. Celui qui diffuse ses analyses à propos de ses propres points de vue, même si ces derniers sont spéculatifs ou reliés intimement à un dogme, est également un intellectuel. Défendre ses convictions, ses valeurs, en appuyant ses arguments avec rigueur référentiel, c’est une tâche digne d’un intellectuel. Si un homme religieux appuie son savoir et ses connaissances doctrinales strictement auprès du « Sacré » sans se soucier de ce qui a été dit à propos de…, n’a pas appréhendé ce qu’est d’être un intellectuel. Certes, on défend un idéal, que se soit religieux, ésotérique ou philosophique, avec des points référentiels qui relieraient l’historialité de son sujet, même dans son ensemble partiel. Or, il ne suffit donc pas de faire part d’un chemin cogitatif cloitré et unique ; l’intellectuel doit démontrer qu’il est polyvalent dans son champ d’Intérêt.

Le terme « intellectuel » est d'apparition récente. Il est directement lié à l’Affaire Dreyfus [conflit majeur social et politique] en France, au 19ème siècle. La connotation péjorative initiale (l'intellectuel comme penseur réfugié dans l'abstraction, perdant de vue la réalité et traitant de sujets qu'il ne connaît pas bien) a ensuite très largement disparu, au profit d'une image positive d'hommes, appartenant certes à des professions intellectuelles, mais avant tout soucieux de défendre des causes justes, fût-ce à leurs risques et périls. Selon les historiens Pascal Ory et Jean François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idiologie » [Les Intellectuels en France. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2002, p. 10.]


L'intellectuel n'est pas nécessairement un philosophe ou un écrivain, et sa définition n'a rien de sociologique. Il s'agit de toute personne qui, du fait de sa position sociale, dispose d'une forme d'autorité et la met à profit pour persuader, proposer, débattre, permettre à l'esprit critique de s'émanciper des représentations sociales. Dans la même ligne de pensée, on pourra dire que les rhéteurs Protagoras et Gorgeas étaient des intellectuels (qui mettaient en profit l’art de persuader).

Celui qui s’engage dans la sphère publique pour défendre des valeurs avec une certaine autorité reliée à son statut est un intellectuel. En 1895, Mirbeau définissait ainsi la mission de l'intellectuel : « Aujourd’hui l’action doit se réfugier dans le livre. C’est dans le livre seul que, dégagée des contingences malsaines et multiples qui l’annihilent et l’étouffent, elle peut trouver le terrain propre à la germination des idées qu’elle sème. Les idées demeurent et pullulent : semées, elles germent ; germées, elles fleurissent. Et l’humanité vient les cueillir, ces fleurs, pour en faire les gerbes de joie de son futur affranchissement. ». Pour Albert Camus, l'écrivain « ne peut se mettre au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » : « Notre seule justification, s’il en est une, est de parler, dans la mesure de nos moyens, pour ceux qui ne peuvent le faire. » Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas pour autant « attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales. La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. » [Discours de Suède, Gallimard, 1958, p. 14, 59 et 19.] Jean Pau Sartre, enfin, définira l'intellectuel comme « quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ».

Noam Chomsky, philosophe américain, nous dit que l'intellectuel est avant tout au service de l’idéologie dominante « les intellectuels sont des spécialistes de la diffamation, ce sont fondamentalement des « commissaires politiques », des directeurs idéologiques, et ce sont donc eux qui se sentent le plus menacés par la dissidence. » dans Comprendre le pouvoir, deuxième mouvement, Noam Chomsky [propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006. p. 184.] Il ajoute : « Ces gens-là sont appelés « intellectuels », mais il s'agit en réalité plutôt d'une sorte de prêtrise séculière, dont la tâche est de soutenir les vérités doctrinales de la société. Et sous cet angle-là, la population doit être contre les intellectuels, je pense que c'est une réaction saine.» [Comprendre le pouvoir, premier mouvement, (propos recueillis par Peter R. Mitchell et John Schoeffel), éditions Aden, 2006, p. 183.]


Sartre reste la grande figure de l’intellectuel engagé. Il a toujours considéré qu’il est du devoir du philosophe de prendre part à l’histoire. On lui reproche souvent aujourd’hui de s’être beaucoup trompé mais juger les événements après-coup est une position plus simple et surtout bien plus confortable que lorsqu’on en est le contemporain immédiat. Reconnaissons à Sartre d’avoir eu le courage de prendre des risques avec une sincérité sans failles tout en restant toujours fidèle à sa philosophie de la liberté.

*********************************************************************************


Quelques définitions de "Intellectuel" parmi tant d'autres.

Jean-François Revel (La connaissance inutile): "Constatons simplement que l'intellectuel ne détient, de par son étiquette, aucune prééminence dans la lucidité. Ce qui distingue l'intellectuel, ce n'est pas la sûreté de ses choix, c'est l'ampleur des ressources conceptuelles, logiques, verbales qu'il déploie au service de ce choix pour le justifier. Par son discernement ou son aveuglement, son impartialité ou sa malhonnêté, sa fourberie ou sa sincérité, il en entraîne d'autres dans son sillage. Être intellectuel confère donc non pas une immunité qui rendrait tout pardonnable, mais plus de responsabilité que de droits, et au moins une responsabilité aussi grande que la liberté d'expression dont on jouit. En définitive, le problème est surtout d'ordre moral." André Laurendeau (Ces choses qui nous arrivent) : (...) l'intellectuel se reconnaît à l'habitude qu'il a chèrement acquise de manier les idées générales. Il le fait par conviction, mais parfois aussi par jeu (...) Le domaine propre de l'intellectuel, c'est l’idée, une idée qu'il a tirée du réel, qu'il en a abstraite. Il peut donc avoir avec les choses un contact aussi vrai que l'homme d'action, le technicien ou l’artiste : mais selon un autre mode, qui permet de voir plus loin et plus clair, et où les risques d'erreur sont d'autant plus grands que la vérification est plus aléatoire." Léon Dion (Québec 1945-2000 Les intellectuels et le temps de Duplessis, tome II) "Là où la liberté d'expression existe, les qualités ou dispositions qui établissent le statut de l'intellectuel dans une société sont exigeantes : compétence dans un domaine d'esprit reconnue par les pairs et par ceux qui les jugent; aptitude à manier les idées générales, condition obligée même chez les mathématiciens et les spécialistes d'une discipline scientifique (...); intégrité personnelle indiscutée même par tous ceux qui désapprouvent ses idées et ses prises de position; totale indépendance d'esprit vis-à-vis de tous les pouvoirs, y compris les médias et l'opinion publique; aptitude à s'émouvoir, à se passionner pour une cause tout en respectant les bornes de la rationalité entendue au sens large de terme, de la "raison raisonnée" plutôt que la "raison raisonnante" selon les termes d’Emmanuel Kant; conscience des intérêts qu'il épouse ou qu'il sert de quelque façon." Référence : http://agora.qc.ca/dossiers/Intellectuel

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire