mardi 31 janvier 2012

À qui le sage doit employer ses soins

Lettre 8, de Sénèque à Lucilius

« Vous m'ordonnez, dites-vous, d'éviter la foule, de rester à l’écart, de me contenter du témoignage de ma conscience. Mais que deviennent vos préceptes qui prescrivent de mourir en action ? » — Eh quoi ! Suis-je donc oisif, à votre avis ? Le but de ma retraite, de mon isolement volontaire, c'est de pouvoir être utile plus de monde. Aucun de mes jours ne s'écoule dans le repos ; je consacre au travail une partie de mes nuits ; je ne m'abandonne pas au sommeil, j'y succombe ; j'attache opiniâtrement sur l'ouvrage mes yeux fatigués et presque éteints. Je me suis éloigné des hommes ; j'ai renoncé même aux affaires, à commencer par les miennes. Je suis à celles de la postérité. Je cherche à la servir par mes écrits ; c'est pour elle que je consigne dans mes ouvrages de salutaires avertissements : utiles recettes dont j'ai éprouvé l'efficacité sur mes plaies ; car, sans être entièrement guéries, elles ont cessé de s’entendre. Le droit chemin que j'ai connu si tard, las de m'égarer, je le montre aux autres, et leur crie :

« Fuyez tout ce qui séduit le vulgaire, tous les dons du hasard ; à l'aspect d'un bien fortuit, arrêtez-vous avec crainte et défiance. Les poissons et le gibier sont comme vous trompés par un appât. Des présents de la fortune ! Dites plutôt des embuches. Voulez-vous mener une vie tranquille : évitez, le plus que vous pourrez, ces bienfaits captieux ; sans quoi, erreur funeste ! Nous croyons prendre et nous sommes pris. Cette prospérité vous mène au précipice ; c'est la fin de votre élévation, c'est une chute. D'ailleurs, une fois entrainé par le torrent de la fortune, il est impossible de s'arrêter. II faut faire tête ou s'enfuir ; car la fortune ne renverse pas seulement, elle précipite, elle écrase. Voici donc le régime à suivre, le plus sage et le plus salutaire : c'est de n'avoir pour votre corps que les soins que réclame votre sante ; traitez le durement, de peur qu'il ne se révolte contre l'esprit ; ne lui donnez des aliments que pour apaiser sa faim, des breuvages que pour éteindre sa soif, des vêtements que pour le garantir du froid, une maison que pour le préserver d'atteintes nuisibles. Que cette maison soit de simple gazon ou d'un marbre étranger aux diverses couleurs, qu'importe ? Sachez que le chaume abrite aussi bien que l’or. Méprisez tout ce faste qu'une recherche pénible et frivole veut imposer comme un ornement et comme un honneur. Songez-y bien, en vous il n'y a rien d'admirable que l’âme. Est-elle grande, tout lui paraitra petit ! »

Tenir un pareil langage à soi-même, à la postérité, est-ce donc, à votre avis, être moins utile, que de répondre en justice à une assignation, que d'apposer son cachet au bas d’un testament, que d'appuyer, au sénat, un candidat de la voix et du geste ? Croyez-moi, ils font de grandes choses, ces hommes si oisifs en apparence ; ils s'occupent à la fois du ciel et de la terre. Mais il faut en finir, et, selon mes conventions, joindre mon tribut à cette lettre. Ce ne sera pas à mes dépens, mais encore à ceux d'Épicure ; il me fournit aujourd'hui cette maxime : « Faites-vous l'esclave de la philosophie, et vous jouirez de la vraie liberté. » II n'est pas tourmenté par l'attente, celui qui se soumet, qui s'abandonne à elle ; il est affranchi sur-le-champ ; ou plutôt, la servitude même est la liberté. Peut-être allez-vous me dire : Pourquoi rapporter tant de belles maximes d'Épicure, de préférence a celles de nos philosophes ? Je vous répondrai : Pourquoi dire qu'elles sont à Épicure, et non pas au public ? Que de sentences, dans les poètes, dont les philosophes ont fait ou devraient faire leur profit, sans parler de nos tragédies, ni de nos drames mixtes (car ces derniers ont quelque chose de sévère dans le ton, et tiennent le milieu entre le comique et le tragique) ! Que de beaux vers abandonnés aux mimes ! Que de maximes dans Publius, plus dignes du cothurne que du brodequin ! Parmi les vers de cet auteur, que la philosophie peut revendiquer, j'en citerai un qui rentre dans le sujet de cette lettre ; il dit que nous ne devons pas mettre en ligne de compte les présents du hasard :

Je me rappelle que vous avez rendu cette pensée avec plus d'énergie et de précision :

Rien n'est à nous que fortune ait fait nôtre.

Je ne passerai pas non plus sous silence ce mot plus heureux encore :

Tous les biens qu'on nous donne, on peut nous les ôter.

Je n'impute point cela a mon acquit ; je ne vous rends que ce qui est a vous.




Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 17-20, 1860.

dimanche 29 janvier 2012

Le syndrome de la page blanche

Tant d’encre sur des parchemins ma plume a rependue, tant de paroles éloquentes ma pensée a exprimées. Et maintenant, le vide semble avoir remplit le vase de mon esprit. Assis auprès de ce bureau qui vous témoignerait accoutumance, je bloque. La volonté est là comme un feu léger qui entretient ma motivation insolite ; patience, patience, l’encre rédigera ! Me dis-je. Mais pour l’instant, je ne vois que la blancheur d’une page qui exige et m’implore, « écriture ! » L’angoisse me remonte et la peur m’accapare. Rien, même pas les cendres d’un souvenir lointain ne ramènent l’inspiration. Pourtant, le désir effréné de créer est là, mais il ne semble s’agiter que pour des sortisses sans contenu. Hélas, Je ne peux me permettre d’écrire des idioties. Certes, je ne veux écrire n’importe quoi d’inopportun, d’insipide et de niais.

La peur d’une réputation écrasée ou d’un talent estropié, est celle dont tout écrivain craigne. Par quel mot commencerai-je ? De fois, il ne suffit que de se laisser aller et d’écrire naturellement comme si j'entretenais une jasette avec un ami. Cependant, un écrit trop amical, trop intime ou trop familier, court le risque de se faire fusiller par certaines critiques sévères. C'est ainsi que, le « Je » qui me dévoile et me dénude, me met à risque de ne pas être profondément apprécié ; le « Il », impersonnel et indifférent qui, à son tour, semble avoir une bonne portée en se tenant loin de moi, ne me protège que de manière éphémère. Tout bien considéré, ni le « Je » ni le « Il », m’assurent un abri triomphant.

À première vue, on veut tous écrire un texte parfait sans toutefois connaître les attentes des autres. Ce que pour moi serait un chef d’œuvre, pour autrui ne sera peut-être qu’un texte banal, voir même médiocre. Peur de manquer de rigueur malgré tant de citations, tant de références ? Peur de trop généraliser et de se mettre dans le pétrin ? Voilà ce dont tous les écrivains craignent. On a l’impression que chaque idée qui surgit ne sera acceptée ou accueillie de manière élogieuse. Par le fait même, écrire juste pour écrire n’importe quoi, n’est pas le but d’un écrivain mais celui d’un enfant qui rédige ses premières phrases entremêlées d’incohérences et d’incertitudes. Mais par contre, une qualité doit pencher auprès de l’enfant : la fierté de lui même ; fierté que chez l’écrivain ne se gagne que par la reconnaissance.

Écrire pour attirer l’attention ? Pourquoi pas cher plume. Est-ce l’attention un désir qui surpasse celui de la reconnaissance ? La bêtise attire de l’attention, un chien qui fait ses besoins attire de l’attention mais nullement de la reconnaissance. Or, c’est elle que nous cherchons. Ceci explicite que, tout écrivain cherche à se faire reconnaître comme tel et non comme un barbouilleur. Voilà le centre de cette angoisse qui loge dans la peur de ne pas acquérir une reconnaissance valable pour un travail décent. Parallèlement, non seulement l’écrivain cherche ceci mais tout type d’artiste aussi.

Maintenant que ce syndrome de la page blanche fut étalé, je prends ce dernier paragraphe pour vous donner quelques conseils. Les voici : écrivez sans honte, faites de votre feuille un beau brouillon ; déployez vos idées sans vous inquiéter de la forme ; jetez sur papier ce tampon qui empêche votre inspiration ; et vous verrez que petit à petit, le tout prendra forme comme un casse-tête qui dévoile son architecture de pièce en pièce. Mettez-vous dans la carcasse qu’attendre pour le meilleur mot ou la meilleure phrase, n’est qu’attendre pour le père noël de montrer sa tronche. Il faut agir, laissez votre encre injurier cette foutue page blanche qui vous désole tant, cela vous soulagera ! Posez votre calligraphie… griffonnez car de fil en aiguille un enchainement cohérent fera surface. Placez-vous de sujets et de sous-sujets et dispersez votre sépia sans cible mais avec intention. Rendez-vous à l’évidence que chaque sujet est un démarreur. Sortez de l’ordinaire, voilà une belle recette de reconnaissance ; n’imitez pas un tel par ce qu’il a écrit bien, soyez authentique dans chaque phrase ou fragment de texte. Mettez cette ambition absurde et précoce qui aveugle de côté ; bannissez cette prétention, cette vanité aberrante qui vous détruit. Soyez limpide et authentique ! Écrivez pour vous et l’autre vous lira. Cessez d'espérer et vous cesserez de craindre. Rien ne tombe du ciel par grâce, les rêves s’accomplissent par la constance et la persévérance.



Il faut s’éloigner de la foule

Lettre 7, de Sénèque à Lucilius

Que dois-je le plus éviter ? Me dites-vous. —La foule. En effet, il y aurait encore du danger à vous y exposer. Pour moi du moins, j'avoue ma faiblesse. Je n'en rapporte jamais les mœurs que j'y ai portées : j'avais établi un ordre, il est renversé ; chasse un vice, il revient. Certains convalescents, épuisés par de longues souffrances, ne peuvent sortir sans éprouver de malaise : tel est notre état, à nous dont l'âme relève d’une longue maladie. Le grand monde nous est contraire. À notre insu, nous en rapportons le goût, l'empreinte, le vernis de quelque vice, et le péril augmente en raison de la multitude. Mais rien d’aussi nuisible aux bonnes mœurs que l'oisiveté d'un spectacle ; c'est alors qu'à la suite du plaisir, les vices se glissent plus aisément. Me comprenez-vous bien ? J’en reviens plus avare, plus ambitieux, plus débauché ; ajoutez plus cruel et plus inhumain, pour m'être mêlé aux hommes. Le hasard m'a conduit au spectacle de midi ; je m'attendais à des jeux, à des facéties, à quelque divertissement fait pour délasser de la vue du sang humain. Je me trompais : la pitié présidait aux combats précédents ; maintenant plus de bagatelles : ou veut l'homicide pur. Rien ne couvre le gladiateur, tout son corps est exposé aux dangers ; chaque coup fait sa blessure. Aussi préfère-t-on ce spectacle aux combats ordinaires ou de faveur. Eh ! Que de raisons de le préférer ! Point de casque, point de bouclier, point d'obstacle au fer. À quoi bon ces armures ? Cet art de l'escrime ? À rien, qu'à retarder la mort. Le matin, l'homme est exposé aux lions et aux ours ; à midi, aux spectateurs. Il vient de tuer, il va l'être ; et le vainqueur est réservé pour un autre massacre. Le sort de tous les combattants est la mort ; le fer et le feu en sont l'instrument. Tels sont les intermèdes de l'arène. Un homme a-t-il volé, qu'on le pende ! A-t-il tué, qu'on le tue ! Mais vous, malheureux spectateur, qu'avez-vous fait pour subir cet horrible tableau, ces cris ? : « Tue, brûle, frappe. Pourquoi tant hésiter à fondre sur le fer ? Tant de circonspection à tuer ? Tant de mauvaise grâce à mourir ? » Le bâton les pousse contre le fer ; ils se jettent le sein nu au-devant de blessures réciproques. « Le spectacle est interrompu ! Que, dans l'entr’acte, des hommes s'égorgent ; cela fait toujours passer le temps. »


Peuple insensé, ne comprends-tu donc pas que les mauvais exemples retombent sur celui qui les donne ? Rends grâces aux dieux : il ne peut apprendre la cruauté, celui à qui tu l’enseignes ! Oui, il faut éloigner de la foule une âme tendre et encore mal affermie dans le bien ; on passe aisément à l'avis du plus grand nombre. Socrate, Caton, Lélius, pour ébranler vos vertus il eût suffi peut-être de l'influence d’une multitude corrompue ; et nous, occupés encore à régler notre âme, nous résisterions au choc du vice soutenu par la foule ! Un seul exemple de luxe ou d'avarice fait beaucoup de mal ; le commerce d'un voluptueux nous énerve et nous amollit ; le voisinage d'un riche irrite notre cupidité ; la compagnie d'un méchant ternit l'âme la plus pure : quels périls ne courront pas vos mœurs, attaquées par tout un peuple ! Vous serez réduit à l'imiter ou à le haïr. Mais fuyez ces deux excès, d'imiter les méchants, parce que c'est le plus grand nombre ; de haïr le plus grand nombre, parce qu'il ne vous ressemble pas. Retirez-vous en vous-même autant que vous le pourrez ; attachez vous à ceux qui peuvent vous rendre meilleur ; accueillez ceux qu'à votre tour vous pourrez rendre meilleurs. Réciprocité de services : l'on apprend en enseignant. Ainsi, le vain désir de faire briller vos talents ne doit pas vous attirer devant les assemblées pour lire ou disserter. Je vous le permettrais, si ce peuple avait l'âme à la hauteur de la vôtre. Mais personne ne vous entendrait, qu'un ou deux auditeurs peut-être, encore vous faudrait-il les former et les élever jusqu'à vous comprendre. — Eh ! Me direz-vous, pour qui donc ai-je tant appris ? —Rassurez-vous, votre peine n'est pas perdue : vous avez appris pour vous.

Mais je ne veux pas avoir appris pour moi seul aujourd'hui. Je vais donc vous faire part de trois mots remarquables que j'ai rencontrés et qui roulent à peu près sur le même sujet. Le premier m'acquittera, les deux autres seront en avance. « Pour moi, dit Démocrite, un seul est tous, et tous ne font qu'un. » J'approuve encore cette réponse, quel qu'en soit l'auteur, car on ne sait à qui l’attribuer : « Pourquoi, lui disait-on, tant soigner un ouvrage que bien peu d'hommes sauront comprendre ? Je veux, dit-il, peu de lecteurs, un seul, pas un. » Non moins remarquable est ce troisième mot d'Épicure. Dans une lettre à l’un des compagnons de ses études : « Ceci, dit-il, est pour vous et non pour la multitude ; nous sommes l’un pour l’autre un assez grand théâtre.» Pénétrez-vous de ces paroles, mon cher Lucilius, et vous mépriserez le plaisir d'être applaudi par la multitude. La foule vous loue ? Le beau mérite, qu'un mérite senti parla foule ! Votre mérite, c'est en vous-même qu'on doit le chercher.


Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 14-17, 1860.
Image du film "Gladiator", 2000.

samedi 28 janvier 2012

De la véritable amitié

Lettre 6, de Sénèque à Lucilius
Je le sens, Lucilius, je me réforme, ou plutôt je me transforme ; non que j'ose garantir ou me flatter qu'il n'y a plus rien à changer en moi. Combien, au contraire, me reste-t-il encore à rectifier, à réduire, à élever ! C’est du moins une preuve d'amendement que de reconnaitre ses défauts. On félicite certains malades de sentir leur mal. Que ne puis-je étendre à vous cette révolution subite ! Alors, notre liaison m'inspirerait plus de confiance : j'y verrais cette véritable amitié que ni la crainte, ni l'espérance, ni l'intérêt ne peuvent rompre ; cette amitié qui fait que l'on meurt avec elle et pour elle. Que d'hommes ont trouvé des amis et pas d'amitié ! Ce malheur n'est plus à craindre, dès qu'un égal amour de la vertu porte deux cœurs à s'unir. Et pourquoi ? C’est qu'ils savent qu'entre eux tout est commun, mais surtout le malheur. Vous ne pouvez concevoir combien chaque jour ajoute à mes progrès.

Envoyez-moi donc, me dites-vous, ce remède pour vous si efficace. — Oui, je brûle de le verser tout entier dans votre âme ; si je me réjouis d'apprendre, c'est dans l'espoir d'enseigner ; la plus belle, la plus utile découverte ne me plairait pas, si je ne la pouvais communiquer. Si l'on me donnait la sagesse à condition de la renfermer en moi-même, et de ne pas la répandre, je la refuserais. Point de possession agréable, si elle n'est partagée. Je vous enverrai donc les livres mêmes, et, pour vous épargner l'embarras de chercher çà et là les passages qui doivent vous servir, des notes de ma main vous conduiront sur-le-champ aux endroits que j'approuve et que j'admire ; mais les conversations et le commerce de votre ami vous en apprendront plus que les livres. II faut voir par soi-même : les hommes s'en rapportent plus à leurs yeux qu'a leurs oreilles ; la voie des préceptes est longue ; courte et facile, celle des exemples. Cléanthe n'eut pas fait revivre Zénon, s'il n'avait fait que l'entendre : il fut témoin de sa vie ; il pénétra dans son intérieur ; il étudia sa conduite, pour la comparer à sa doctrine. Platon, Aristote et tous ces philosophes qui devaient suivre des routes si opposées, profitèrent plus des exemples de Socrate que de ses leçons. Métrodore, Hermarque, Polyénus, ces illustres sages, durent moins aux préceptes d'Épicure, qu'à son intimité. Mais, si je vous réclame, ce n'est pas seulement pour votre intérêt, c'est aussi pour le mien : nous nous rendrons utiles l'un à l'autre. Pour vous payer ma taxe journalière, voici en attendant ce qui m'a plu aujourd'hui dans Hécaton: « Vous voulez savoir quels sont mes progrès? Je commence à être l'ami de moi-même. » II a fait un grand pas ; il ne sera jamais seul. Croyez-moi, l'ami de soi-même est l'ami de tous les hommes.


Note : Hécaton est l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages philosophiques qui ont pu influencer Cicéron et Sénèque. De ces ouvrages, aucun n'a été conservé.

Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 12-14, 1860.

Lettres de Sénèque à Lucilius

Les Lettres à Lucilius sont de tous les ouvrages de Sénèque celui que l'on aime le plus à relire ; ce n'est point en effet ici un de ces traités dogmatiques où, avec ses souvenirs de l'école plus qu'avec ses impressions personnelles, Sénèque développe en les exagérant encore les doctrines excessives du Portique. c'est une correspondance, simple, naturelle, familière quoique philosophique, dans laquelle, avec autant de grâce que d'habileté, l'auteur donne à une âme malade des conseils salutaires et lui trace des règles de conduite. Par son esprit et de puissantes amitiés, Lucilius s'est élevé d'une condition obscure aux honneurs et aux richesses : il est chevalier romain et procurateur en Sicile. Lucilius cependant est saisi d'un vague ennui, parlons mieux, il est travaillé d'une inquiétude morale, d'un besoin profond de réforme sur lui-même. Dans cette disposition, il Confie à Sénèque ses agitations et ses tristesses et lui demande de l'en guérir : il veut renoncer aux richesses et aux honneurs pour se consacrer à la philosophie. Sénèque le prend au mot : « Oui, mon cher Lucilius, rendez-vous à vous-même, » et afin de le mieux entretenir, de le mieux diriger dans ses bonnes résolutions, il choisit pour converser avec lui la forme épistolaire, la plus propre a persuader, parce que, tout en faisant moins de bruit, les pensées familières s'insinuent mieux dans les esprits. Sénèque ne saurait en effet prendre trop de précautions, car Lucilius a plus de bonne intention que de courage et de persévérance. Plein d'abord d'ardeur pour la sagesse, il se montre bientôt faible et languissant. Sans doute les honneurs l'importunent, les richesses lui pèsent ; le monde le fatigue ; mais pourtant ces honneurs, ils ont leur prestige : des flatteurs, une cour nombreuse, et ce plaisir si doux de se sentir au-dessus des autres. Les richesses, il est vrai, offrent des ennuis et môme des périls ; mais elles ont aussi leurs jouissances et surtout leur éclat ; le monde enfin, malgré toutes ses tyrannies et ses déceptions, le monde a d'irrésistibles attraits. Parfois donc Lucilius hésite, et il échappe à Sénèque au moment même où celui-ci s'en croit le plus sûr. Aussi quels ménagements de la part du maître pour le gagner, quels soins pour le retenir ! Sénèque n'est plus ici le disciple exclusif de Zénon. Sans passer à l'ennemi, et comme il le dit lui-même, éclaireur et non transfuge, il fait plus d'une incursion dans le camp d'Épicure ; voulant par là sans doute plaire à Lucilius qui penchait vers les doctrines d'Épicure, mais averti aussi par sa propre expérience combien il en fallait rabattre des exagérations stoïciennes. Toutefois d'Épicure et de Zénon il ne prend que la fleur, et tempérant l'un par l'autre leurs systèmes, il en évite les conséquences également fâcheuses. Il a compris que pour sauver Lucilius de lui-même, il le fallait avant tout séparer, isoler de cette fortune, de cette foule, de cette ambition qui le tiennent encore sous le charme. Aussi insiste-t-il sur la nécessité de quitter le monde pour se retrouver soi-même ; d'éviter les chemins battus pour suivre la voie étroite du petit nombre ; d'élever son âme vers les grandes choses, de jouir de soi-même, de sentir son néant, d'entrer enfin dans ce port de la philosophie d'où l'on peut en paix contempler et mépriser les orages; lui montrant, par un habile contraste, tantôt les embarras de la grandeur, tantôt les folies du monde, tantôt les douceurs de la retraite, cherchant, en un mot, par les conseils les pins tendres et les plus forts tout ensemble, à soulever doucement en quelque sorte Lucilius de cette langueur où il retombe après de courts élans philosophiques, après des aspirations plus vives que soutenues vers la retraite et la vertu. Outre ses défaillances naturelles, Lucilius rencontrait à ses projets de réforme de véritables obstacles ; à cette époque, ne rentrait pas dans la vie privée, qui voulait : se retirer, c'était protester. Lucilius quittera donc le monde, simplement, sans bruit et sans éclat ; il prétextera la fatigue et sa mauvaise santé ; ainsi le veut la prudence ; ainsi le veut aussi la sagesse : c'est le conseil que donnait Fénelon à un grand seigneur : « Mais mon état dans le monde, faut-il que je l'abandonne? — Pourquoi renoncer à votre emploi ? Nous verrons plus tard. Prenez toutes les précautions, veillez sur votre conduite ; rien de forcé, ni d'irrégulier. Voyez les gens de votre condition. Soyez gai, libre, affable ; rien de timide, ni de sauvage, rien de composé. » Loin donc de nous ces philosophes qui cherchent moins à faire des progrès dans la vertu, qu'à se distinguer par une affectation d'austérité, par des singularités de mots, par des déclamations hors de propos contre le luxe : la véritable réforme, c'est la réforme intérieure. Malgré ces conseils, malgré ces encouragements, Lucilius parfois encore se trouble, chancelle et s'arrête dans cette voie de renoncements et de perfection que lui montre le maître. Avec quelle tristesse Sénèque apprend ses rechutes ; avec quelle joie il applaudit à ses progrès ! C’est toute l'inquiétude d'une âme qui en veut enfanter une autre au bonheur dans la sagesse. Aussi a-t-on cru pouvoir comparer cette direction morale à la direction spirituelle chrétienne ; rapprochement qui n'est pas sans justesse, mais que l'on a beaucoup forcé en ces derniers temps.

Il est deux points sur lesquels Sénèque insiste particulièrement : s'exercer, se préparer à la pauvreté et à la mort. Trois ou quatre fois par semaine Lucilius couchera sur un grabat véritable, se contentera de la plus chétive nourriture. Au premier coup d'œil, cet éloge continuel de la pauvreté paraît bien voisin de la déclamation ; à quoi bon en effet faire ainsi de la pauvreté un épouvantai ! Pour Lucilius, qui n'a point, ce semble, à la craindre ? Ah ! C’est ici une des misères du temps ; qui alors était assuré de conserver ce qu'il possédait ? Qui, se couchant riche, était sûr de ne se pas réveiller pauvre ; qui, même de se réveiller ? Ouvrez Tacite : combien de personnages de tout rang et de tout âge, sénateurs, chevaliers, femmes, esclaves môme, coupables seulement de richesse ou de vertu, étaient, sur un signe du prince, forcés de se donner la mort pour ne pas la recevoir. C'est ce qui explique pourquoi en même temps que 1'éloge de la pauvreté, Sénèque fait celui du suicide : fortune et vie, c'était tout un en effet ; il fallait toujours être prêt à prendre congé de 1'une comme de 1'autre. Les recommandations que fait Sénèque de mépriser la pauvreté, de braver la mort ne sont donc pas de vaines déclamations ; ce sont souvent de sinistres et prochains avertissements. Mais cette prévoyance d'une mort violente ordonnée par la tyrannie, peut-elle, comme le croit Sénèque, autoriser et légitimer le suicide ? Il faut le reconnaître : le suicide, c'est la grande erreur de Sénèque, erreur noble du reste, puisqu'elle était le seul refuge laissé à la liberté contre le despotisme ; la faute d'ailleurs n'en est pas tout entière à Sénèque : le stoïcisme avait monté les âmes à ce ton.

Les conseils donnés à Lucilius par Sénèque, conseils en général si sages, si délicats, si affectueux et qui témoignent d'une connaissance profonde du cœur humain, empruntent un charme singulier et une autorité plus grande de la part môme que s'y fait Sénèque ; en effet, en même temps qu'il confesse Lucilius, Sénèque, si j'ose ainsi m'exprimer, se confesse lui-même. Dans ces confidences de 1'amitié, il nous dévoile ses propres faiblesses. « Il est, nous dit-il lui-même, de ces sages incomplets, guéris de leurs vices, mais non encore de leurs passions. » Aussi, comme Lucilius, a-t-il ses exercices de vertu, sa gymnastique morale. Lui aussi il apprend à se faire pauvre. Il se montre sans cesse occupé de se réformer, de s'améliorer lui-même : à table avec ses amis, à la promenade, dans ses magnifiques jardins, sur son lit où le retient sa mauvaise santé ; tour à tour il se gourmande et s'encourage. Le soir il fait son examen de conscience ; et si sa journée a été bien employée, la nuit en est meilleure. Aussi fait-il tous les jours des progrès ; il ne s'amende pas, il se transfigure. Est-ce là le Sénèque que nous nous représentons ordinairement ? Non, c'est beaucoup mieux ; au lieu d'un philosophe, ici nous avons un homme. Mais, me direz-vous, ce moraliste si austère, s'il écrit sur la pauvreté, c'est avec un stylet d'or ; ce sage qui prêche la retraite, il a été ministre de Néron. J'en conviens ; mais ces richesses, ce pouvoir, que vous lui reprochez, voyez : ils lui pèsent, A chaque instant on surprend en lui un cri mal étouffé de révolte contre cette fortune qui lui est imposée, contre ces honneurs qu'il ne peut quitter. Il y a plus : dans la plupart de ses lettres, on entend gronder comme une sourde menace contre la tyrannie. La tyrannie ne s'y trompa pas : compromis, nommé du moins dans une conjuration contre Néron, Sénèque sut noblement périr.

On le voit, ces lettres offrent une lecture d'un grand intérêt. On y trouve, au milieu de ses analyses morales si fines et si profondes que nous avons rappelées, des conseils aussi utiles qu'agréables sur les spectacles, les lectures, les voyages ; des détails curieux et fréquents sur la vie romaine. Sénèque nous fait assister tour à tour aux voluptés de Baies et aux enchantements du ciel de Naples, après nous avoir fait passer par le tunnel poudreux qu'il fallait traverser pour s'y rendre. La forme de ces lettres n'est pas moins agréable que le fond en est solide. Sénèque y réveille notre attention, y pique notre curiosité par mille artifices et mille surprises ingénieuses ; ici, nous racontant l'arrivée des vaisseaux qui apportent à Rome la joie avec le blé de l'Égypte; là, nous peignant les premières rougeurs du printemps ou les derniers rayons de l'automne avec des couleurs tour à tour pleines de fraîcheur et de mélancolie. De toutes ces descriptions, de tous ces tableaux et de toutes ces scènes variées, Sénèque ne manque jamais de tirer des applications morales et de nous ramener de la nature à nous-mêmes. Disons-le toutefois, Sénèque ne se tient pas toujours dans de justes limites : pensées et style, il exagère souvent, et chez lui la vérité est bien près de la déclamation. Mais ce retour à l'école est court, et il est facile de reconnaître et au besoin d'enlever ces couches étrangères qui viennent surcharger la vivacité ordinaire de son style et de sa pensée.

Il y a cependant une prévention contre les lettres de Sénèque : on leur reproche de ne point avoir le premier charme des lettres, le naturel. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la plupart de ces lettres, pour se détromper : on y découvre, à la première vue, le naturel, l'abandon, la grâce, et les aimables libertés d'une correspondance familière. Sénèque nous y entretient souvent de lui-même ; il nous parle de ses villas, de ses occupations, de sa santé, de sa chère Pauline, de ses études, sans oublier ses vignes, célèbres dans l'antiquité. C'est une erreur trop commune de confondre la pensée, les sentiments, l'âme d'un écrivain avec ce qui n'en est que la forme, je veux dire, le style. Le style, quoi qu'on en puisse dire, n'est pas tout l’homme ; il n'en est que l'habit, habit que chaque siècle taille à sa façon : simple et naturel, à certaines époques ; à d'autres, recherché et prétentieux; étroit et court ici, là, long et ample; mais ne vous y trompez pas : sous ces vêtements divers, l'homme reste le môme. Ainsi dans ces lettres, le style de Sénèque est le style son siècle ; style tel que l'avait fait le stoïcisme, souvent roide et tourmenté : une protestation et une menace. Mais la pensée même, elle est bien de Sénèque ; et pour être quelquefois présentés sous une forme trop raffinée, les sentiments de Sénèque n'eu sont pas moins naturels ; j'ajoute que souvent môme chez lui le cœur triomphe des défauts du style et lui communique sa franchise et son abandon. S'il y a en lui du Voiture, il y a plus encore du la Bruyère.

Sénèque
Après tout, ces défauts doivent-ils nous tant déplaire ? Par ce style savant, concis, mais quelquefois saccadé, par ces expressions toujours brillantes, mais souvent risquées ; par ce luxe de coloris, par ce tour enfin d'imagination vif et pittoresque, Sénèque n'est-ce pas nous ? S'il nous ressemble parles allures de la diction, il ne nous ressemble pas moins, il nous touche de plus près par le fond môme de ses pensées. Ces peintures si éloquentes qu'il trace des ardeurs de l'ambition, de la soif des richesses, de la fureur des plaisirs, des excès du luxe, de tout ce sensualisme enfin qui était devenu la seule distraction et la seule liberté des Romains, tout cela, je le veux, ne convient qu'à Rome; mais que de Lucilius parmi nous, dégoûtés du vice, incapables de vertu, blasés plutôt que rassasiés; amis de l'indépendance, mais plus encore des honneurs, voulant s'affranchir et n'en ayant pas le courage ! Sénèque nous sera donc, comme il fut pour Lucilius, le conseiller nécessaire contre ses folies dont nous avons à chaque jour le spectacle.


Sénèque est de tous les philosophes anciens le plus moderne.



Référence :
Tome 1, Préface de J.P. Charpentier, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 9-12, 1860.

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Lettres à Lucilius :

LETTRE I.  Sur l'emploi du temps.
LETTRE II. Des voyages et de la lecture.
LETTRE III. Du choix des amis.
LETTRE IV. De la crainte de la mort.
LETTRE V. De la philosophie d'ostentation et de la vraie philosophie. La crainte et l'espérance.
LETTRE VI. De la véritable amitié.
LETTRE VII. Il faut s'éloigner de la foule. Cruauté des spectacles de gladiateurs.
LETTRE VIII. À qui le sage doit employer ses soins. Mépris des biens extérieurs.
LETTRE IX. De l'amitié du sage. Pourquoi le sage se fait des amis.
LETTRE X. Utilité de la retraite. Vœux et prières des hommes.
LETTRE XI. Ce que peut la sagesse pour corriger les défauts. Il faut se choisir des modèles.
LETTRE XII. Des avantages de la vieillesse, et de la mort volontaire.
LETTRE XIII. De la force d'âme qui doit distinguer le sage. — Ne pas s’inquiéter de l'avenir.
LETTRE XIV. Jusqu'à quel point il faut soigner le corps.
LETTRE XV. Des exercices du corps. — De la modération dans les désirs.
LETTRE XVI. Utilité de la philosophie. — La nature et l'opinion.
LETTRE XVII. Tout quitter pour la philosophie. — Avantages de la pauvreté.
LETTRE XVIII. Les Saturnales à Rome. — Frugalité du sage
LETTRE XIX. Quitter les hauts emplois pour le repos
LETTRE XX. Même sujet. — Inconstance des hommes.
LETTRE XXI. Vraie gloire du philosophe — Éloge d'Épicure.
LETTRE XXII. Manière de donner les conseils. —Quitter les affaires. — Peur de la mort.
LETTRE XXIII. La philosophie, source des véritables jouissances.
LETTRE XXIV. Craintes de l'avenir et de la mort. — Suicides par dégoût de la vie.
LETTRE XXV. Dangers de la solitude. — Se choisir un modèle de vie.
LETTRE XXVI. Éloge de la vieillesse.
LETTRE XXVII. Il n'est de bonheur que dans la vertu. — Ridicules de Sabinus.
LETTRE XXVIII. Inutilité des voyages pour guérir l'esprit.
LETTRE XXIX. Des avis indiscrets. — Que le sage plaise à lui-même, non à la foule.
LETTRE XXX. Attendre la mort de pied ferme, à l'exemple de Bassus.
LETTRE XXXI. Dédaigner les vœux même de nos amis et l'opinion du vulgaire.
LETTRE XXXII. Compléter sa vie avant de mourir.
LETTRE XXXIII. Sur les sentences des philosophes. Penser à son tour par soi-même.
LETTRE XXXIV. Encouragements à Lucilius.
LETTRE XXXV. Il n'y a d'amitié qu'entre les gens de bien.
LETTRE XXXVI. Avantages du repos. — Dédaigner les vœux du vulgaire. Mépriser la mort.
LETTRE XXXVII. Le serment de l'homme vertueux comparé à celui du gladiateur.
LETTRE XXXVIII. Les courts préceptes de la philosophie préférables aux longs discours.
LETTRE XXXIX. Aimer mieux la médiocrité que l'excès.
LETTRE XL. Le vrai philosophe parle autrement que le rhéteur.
LETTRE XLI. Dieu réside dans l'homme de bien. — Vraie supériorité de l'homme.
LETTRE XLII. Rareté des gens de bien. — Vices cachés sous l'impuissance.  Ce qui est gratuit coûte souvent bien cher.
LETTRE XLIII. Vivre comme si l'on était sous les yeux de tous. — La conscience.
LETTRE XLIV. La vraie noblesse est dans la philosophie.
LETTRE XLV. Sur les subtilités de l'école.
LETTRE XLVI. Éloge d'un ouvrage de Lucilius.
LETTRE XLVII. Qu'il faut traiter humainement ses esclaves.
LETTRE XLVIII. Que tout soit commun entre amis. Futilité de la dialectique.
LETTRE XLIX. La vie est courte. Ne point la dépenser en futilités sophistiques.
LETTRE L. Que peu d'hommes connaissent leurs défauts.
LETTRE LI. Les bains de Baïes. Leurs dangers, même pour le sage.
LETTRE LII. Sages et philosophes de divers ordres.
LETTRE LIII.  Des maladies de l'âme. La philosophie veut l'homme tout entier.
LETTRE LIV. Sénèque attaqué de l'asthme. Préparation à la mort.
LETTRE LV. Description de la maison de Vatia. L'apathie ; le vrai repos.
LETTRE LVI. Bruits divers d'un bain public. Le sage peut étudier même au sein du tumulte.
LETTRE LVII.  La grotte de Naples. Faiblesses naturelles que la raison ne saurait vaincre.
LETTRE LVIII. De la division des êtres selon Platon. La tempérance, le suicide.
LETTRE LIX. Leçons de style. La flatterie. Vraies et fausses joies.
LETTRE LX. Vœux imprévoyants. Avidité des hommes.
LETTRE LXI. Se corriger, se soumettre à la nécessité.
LETTRE LXII. Même au sein des affaires on peut étudier.
LETTRE LXIII  Ne point s'affliger sans mesure de la perte de ses amis.
LETTRE LXIV. Éloge du philosophe Q. Sextius. Respect dû aux anciens, instituteurs de l'humanité.
LETTRE LXV. Opinions de Platon, d'Aristote et des stoïciens sur la cause première.
LETTRE LXVI. Que tous les biens sont égaux et toutes les vertus égales.
LETTRE LXVII. Que tout ce qui est bien est désirable. — Patience dans les tourments.
LETTRE LXVIII. La retraite : n'en point faire vanité.
LETTRE LXIX. Que les fréquents voyages sont un obstacle à la sagesse.
LETTRE LXX. Du suicide. Quand peut-on y recourir? Exemples mémorables.
LETTRE LXXI. Qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête. Différents degrés de sagesse.
LETTRE LXXII.  Tout abandonner pour embrasser la sagesse.
LETTRE LXXIII.  Que les philosophes ne sont ni des séditieux ni de mauvais citoyens.  Jupiter et l'homme de bien.
LETTRE LXXIV.  Qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête.
LETTRE LXXV.  Ecrire simplement et comme on pense. Affections et maladies de l'âme.  Trois classes d'aspirants à la sagesse.
LETTRE LXXVI. Sénèque, quoique vieux, prend encore des leçons. Il prouve de nouveau que l'honnête est le seul bien. N'estimer dans l'homme que son âme.
LETTRE LXXVII.  La flotte d'Alexandrie. Mort volontaire de Marcellus.  Juger d'une vie par son dénouement.
LETTRE LXXVIII.  Le mépris de la mort, remède à tous les maux.  L'opinion, mesure des biens et des maux.
LETTRE LXXIX Scylla, Charybde, l'Etna. La gloire est l'ombre de la vertu
LETTRE LXXX.  Futilité des spectacles. Certains grands comparés à des comédiens.
LETTRE LXXXI. Des bienfaits, de l'ingratitude, de la reconnaissance.
LETTRE LXXXII. Contre la mollesse. Subtilités des dialecticiens.
LETTRE LXXXIII. Dieu connaît toutes nos pensées. Exercices et régime de Sénèque.  Sophisme de Zénon sur l'ivresse.
LETTRE LXXXIV.  La lecture. Comment elle sert à la composition. Les abeilles.
LETTRE LXXXV. Que le sage s'interdise même les passions les plus modérées
LETTRE LXXXVI. Maison de campagne et bains de Scipion l'Africain. Bains modernes. Plantation des oliviers.
LETTRE LXXXVII. Frugalité de Sénèque. Du luxe. Les richesses sont-elles un bien?
LETTRE LXXXVIII. Des arts libéraux.
LETTRE LXXXIX. Division de la philosophie. Du luxe et de l'avarice.
LETTRE XC. Eloge de la philosophie. Les premiers hommes.  La philosophie n'a pas inventé les arts mécaniques.
LETTRE XCI. Sur l'incendie de Lyon, l'instabilité des choses humaines et la mort.
LETTRE XCII. Contre les épicuriens. Le souverain bien n'est pas dans la volupté.
LETTRE XCIII. Sur la mort de Métronax. Mesurer la vie sur l'emploi qu'on en fait, non sur sa durée.
LETTRE XCIV.  De l'utilité des préceptes. De l'ambition, de ses angoisses.
LETTRE XCV. Insuffisance des préceptes philosophiques. Il faut encore des principes généraux.  Sur l'intempérance.
LETTRE XCVI. Adhérer à la volonté de Dieu. La vie est une guerre.
LETTRE XCVII. Du procès de Clodius. Force de la conscience.
LETTRE XCVIII Ne point s'attacher aux biens extérieurs.  L'âme, plus puissante que la Fortune, se fait une vie heureuse ou misérable.
LETTRE XCIX. Sur la mort du fils de Marullus. Divers motifs de consolation.
LETTRE C.  Jugement sur les écrits du philosophe Fabianus.
LETTRE CI. Sur la mort de Sénécio. Vanité des longs projets. Ignoble souhait de Mécène.
LETTRE CII. Sur l'immortalité de l'âme. Que l'illustration après la mort est un bien.
LETTRE CIII. Comment l'homme doit se méfier de l'homme. Ne point rompre avec les usages reçus.
LETTRE CIV. Une indisposition de Sénèque. Tendresse de sa femme pour loi.  Les voyages ne guérissent point les maux de l'âme.  Vivre avec les grands hommes de l'antiquité.
LETTRE CV.  Ce qui fait la sécurité de la vie. Des mauvaises consciences.
LETTRE CVI. Si le bien est corps. Fuir les subtilités.
LETTRE CVII. Se préparer à toutes les disgrâces. Suivre sans murmurer les ordres de Dieu.
LETTRE CVIII. Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore. Tout rapporter à la vie pratique.
LETTRE CIX. Si le sage est utile au sage, et comment.
LETTRE CX. Vœux et craintes chimériques de l'homme.
LETTRE CXI. Le sophiste. Le véritable philosophe.
LETTRE CXII. Difficulté de réformer les mauvaises habitudes.
LETTRE CXIII. Si les vertus sont des êtres animés : absurdes questions. Suivre la vertu sans espoir de récompense.
LETTRE CXIV. Que la corruption du langage vient de celle des mœurs. M écène écrivain. Salluste.
LETTRE CXV.  Que le discours est le miroir de l'âme. Beauté de la vertu. Sur l'avarice.
LETTRE CXVI. Qu'il faut bannir entièrement les passions.
LETTRE CXVII. Quelle différence les stoïciens mettaient entre la sagesse et être sage. Du suicide.
LETTRE CXVIII.  Des élections à Rome. Du bien et de l'honnête.
LETTRE CXIX. Qu'on est riche quand on commande à ses désirs.
LETTRE CXX. Comment nous est venue la notion du bon et de l'honnête.  L'homme est rarement semblable à lui-même.
LETTRE CXXI. Que tout animal a la conscience de sa constitution.
LETTRE CXXII. Contre ceux qui font de la nuit le jour. Le poète Montanus.
LETTRE CXXIII. Mœurs frugales de Sénèque. Fuir les apologistes de la volupté.
LETTRE CXXIV. Que le souverain bien se perçoit non par les sens, mais par l'entendement.

vendredi 27 janvier 2012

De l’ostentation philosophique et de la vraie philosophie

Lettre 5, de Sénèque à Lucilius

Vous étudiez sans relâche, vous renoncez à tout pour songer uniquement à vous rendre meilleur ; j'approuve cette constance et je m'en réjouis : je vous exhorte à persévérer ; je fais plus, je vous en prie. Mais, gardez-vous d'imiter certains philosophes qui visent moins à la perfection qu'à la singularité ; que rien dans votre extérieur ou votre genre de vie ne vous fasse remarquer : point de dehors austères, de chevelure en désordre, de barbe négligée, d'aversion déclarée pour toute argenterie, de lit étendu sur la terre ; point enfin de ces affectations qui accusent indirectement le désir de se faire remarquer. Il est déjà assez mal vu, le nom de philosophe, avec quelque modestie qu'on le porte : que sera-ce, si nous cherchons à nous soustraire à l'usage ? Différents du peuple à l'intérieur, par l'extérieur nous pouvons lui ressembler. Je ne veux point de robe éclatante, pas plus que de robe mal propre ; je ne veux point d'argenterie incrustée d'or massif, mais je ne place pas la frugalité dans le manque d'or et d'argent. Cherchons à vivre, non pas autrement, mais mieux que le vulgaire ; sans quoi, nous rebutons, nous éloignons de nous ceux que nous voulons réformer. Il y a plus, c'est qu'on ne veut nous imiter en rien, dans la crainte d'être obligé de nous imiter en tout. Le premier but, le but déclaré de la philosophie, est de lier les hommes par des rapports d'idées, de bienveillance et de société. Or c'est s'en écarter, que de se singulariser. Craignons que ces manœuvres, au lieu de surprendre l'admiration, ne jettent sur nous de l'odieux et du ridicule. Sans doute, nous prenons la nature pour guide ; mais la nature réprouve ces tortures volontaires, cette aversion pour la parure la plus simple, cet amour de la malpropreté, cette prédilection pour une nourriture, je ne dis pas grossière, mais sale et dégoûtante. S'il y a de la sensualité à rechercher des mets délicats, il y a de la folie à rejeter des aliments communs et de peu de valeur. C'est de la frugalité, que nous demande la philosophie, et non pas des macérations : or, la frugalité peut n'être pas sans apprêts. Je me plais à garder ce juste milieu. Que notre vie soit un mélange des bonnes mœurs et des mœurs publiques ; qu'elle fasse naître toujours l'admiration, la surprise jamais. — Mais quoi ! s'écrie-t-on, nous allons donc faire comme les autres ? Plus de différence entre eux et nous ? — La différence sera grande, mais c'est en y regardant de près qu'on la reconnaîtra : en entrant dans nos maisons, on admirera plus le maître que les meubles. Il y a de la grandeur à se servir de vases de terre comme de vaisselle d’argent ; il n'y en a pas moins à se servir de vaisselle d'argent comme de vases de terre. C'est la marque d'une âme faible, de ne pouvoir supporter les richesses.

Mais, pour partager encore avec vous le gain de ma journée, j'ai trouvé chez un des nôtres, chez Hécaton, que l'extinction des désirs est un remède contre la crainte même : « Cessez d'espérer, dit-il, et vous cesserez de craindre. » Quel rapport, direz-vous, entre deux sentiments si différents ? Oui, mon cher Lucilius, tout opposés qu'ils paraissent, ils se tiennent cependant : la même chaîne n'unit pas plus étroitement le soldat au prisonnier, que ces passions si contraires ne sont liées entre elles. La crainte suit l'espérance. Rien d'étonnant à cela : toutes deux naissent de l'irrésolution, du trouble où nous jette l'avenir. Mais, eh voici la principale cause : au lieu de s'accommoder au présent, on égare ses pensées dans le lointain. Ainsi, la prévoyance, le plus grand bien de l'homme, devient pour lui un fléau. La bête fuit à la vue du danger ; il passe, et sa sécurité renait. Mais nous, nous sommes victimes et de l'avenir, et du passe. Nos facultés si nombreuses se tournent contre nous ; la mémoire réveille en nous les angoisses de la crainte ; la prévoyance les anticipe. Le présent ne suffit pas à nos malheurs.


Note : Hécaton est l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages philosophiques qui ont pu influencer Cicéron et Sénèque. De ces ouvrages, aucun n'a été conservé.

Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 9-12, 1860.

De la crainte de la mort

Lettre 4, de Sénèque à Lucilius

Suivez la route où vous êtes entré, et hâtez-vous, s'il est possible : vous jouirez plus longtemps de la réforme et de l'harmonie de votre âme. C’est déjà, sans doute, une jouissance, que d'y rétablir l'ordre et la réforme ; mais, qu’il est plus vif, le plaisir de la voir pure de toute tache et splendide !

Votre joie fut bien grande, vous n'avez pu l'oublier, le jour où, quittant la prétexte pour la toge virile, vous fûtes conduit en cérémonie dans le Forum ; que sera-ce, lorsque enfin revenu des erreurs de la jeunesse, la philosophie vous inscrira au rang des hommes ? La jeunesse a fui loin de nous ; mais, ce qui est plus triste encore, son esprit nous est resté ; et, ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'avec l'air imposant de la vieillesse nous avons les défauts de la jeunesse, je dirai plus, les défauts de l'enfance. La première a des craintes frivoles ; l'autre, des craintes chimériques : ces craintes, nous les avons toutes les deux. Encore un pas et vous comprendrez que certains accidents sont d'autant moins à craindre, qu’ils sont plus redoutés. Un mal n'est pas grand, quand il est le dernier de tous. La mort s’avance : elle serait à craindre, si elle pouvait s'attacher à vous ; mais elle doit ou ne vous pas atteindre, ou vous dépasser. Il est difficile, dites-vous, d'amener l'âme jusqu'au mépris de la mort : eh ! Ne voyez-vous pas quels sujets futiles la font mépriser ? Tantôt c'est un amant qui se pend à la porte de sa maîtresse ; tantôt un esclave qui se jette du haut d'un toit, pour ne plus endurer les emportements de son maître ; un autre se poignarde, de peur de reprendre les fers qu'il a quittés : et le courage ne ferait pas ce qu'a fait l'excès de la crainte ! Non, plus de vie tranquille, dès qu'on pense trop à la prolonger, dès qu'on met au rang des biens un grand nombre de consulats. Voulez-vous apprendre à quitter la vie sans regret ? Représentez-vous cette foule de malheureux qui s'y attachent et s'y retiennent, comme le naufragé aux ronces et aux rochers. Presque tous flottent entre la crainte de la mort et les tourments de la vie, misérables qui ne veulent pas vivre et ne savent pas mourir. Rendez-vous donc la vie agréable, en cessant de vous en inquiéter. La possession ne peut plaire, si l’on n'est résigné à la perte ; or, la perte la moins pénible est celle qui ne peut être suivie de regrets. II faut donc vous encourager, vous fortifier contre ces maux dont ne sont pas exempts les plus grands de ce monde. Les jours de Pompée sont le jouet d'un eunuque et d'un enfant en tutelle ; ceux de Crassus, du Parthe insolent et barbare. Caïus César livre la tête de Lépidus au glaive du tribun Dexter : la sienne va tomber sous le fer de Chéréa. Quel que soit le faîte où la fortune nous élève, nous y devons toujours craindre ce qu'elle nous permet de faire à d'autres. 

Défiez-vous de ce calme : un instant voit bouleverser la mer ; un jour voit s'engloutir les barques sur la même plage où elles se jouaient. Songez que la main d'un voleur, d'un ennemi, peut être levée sur votre tête ; et, à défaut d'ennemis puissants, le moindre esclave a sur vous droit de vie et de mort. Oui, Lucilius, qui méprise sa vie est maitre de la vôtre. Rappelez-vous tous ces exemples de malheureux égorgés dans leurs maisons à force ouverte ou par surprise, et vous. Compterez autant de victimes immolées à la colère des esclaves qu’à celle des rois. Que vous importe donc le pouvoir de votre ennemi, si ce pouvoir qui le rend si redoutable, tout le monde l’a en ses mains ? Mais, direz-vous, si je tombe au pouvoir de l’ennemi, le vainqueur me fera conduire... où ? Vous y allez déjà. Pourquoi vous abuser si longtemps, et ne voir que d'aujourd'hui le péril qui vous a toujours menace ? Oui, vous allez a la mort, et vous y allez depuis l'heure de votre naissance. Telles sont à peu près les pensées qui doivent occuper notre esprit, si nous voulons attendre paisiblement cette dernière heure, dont la crainte rend toutes les autres inquiètes.

Mais, pour finir, voici la maxime dont j'ai fait choix aujourd’hui ; je l’ai cueillie encore dans les jardins de l’ennemi : «C’est une grande fortune, que la pauvreté réglée sur les lois de la nature. » Or, ces lois de la nature, savez-vous à quoi elles se bornent ? À n’avoir ni faim, ni soif, ni froid. Pour apaiser la faim et la soif, pas n'est besoin de se morfondre à la porté des grands, d'essuyer leur regard dédaigneux, et l’affront de leur bienveillance protectrice ; il n'est pas nécessaire de braver la mort sur les flots ou dans les camps : ce que demande la nature s'acquiert facilement ; il est sous notre main. C’est pour le superflu que l'homme s’épuise ; pour le superflu qu'il use sa toge, qu'il vieillit sous la tente, ou échoue sur des cotes étrangères. Le nécessaire est à notre portée. Qui s'arrange de la pauvreté, est riche.

Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 6-9, 1860.

Du choix des amis

Lettre 3, de Sénèque à Lucilius

Vous m'écrivez que le porteur de vos lettres est votre ami ; et en même temps vous me recommandez de ne pas m’ouvrir à lui sur tout ce qui vous touche, ayant coutume, dites-vous, d'en user ainsi. C’est m'écrire à la fois qu'il est et n'est pas votre ami. Ce mot d'ami n'est donc dans votre lettre qu'une formule d’usage : cet homme est votre ami, comme tous les candidats sont hommes de bien, comme nous donnons du seigneur au premier venu dont le nom nous échappe. Passons sur le mot, et parlons de la chose. Croire quelqu'un son ami, et n'avoir pas en lui la même confiance qu'en soi, c’est s'abuser étrangement, c'est ne pas connaitre toute la portée de la véritable amitié. Que votre ami soit le confident de toutes vos délibérations, mais que, d'abord, il en ait été l'objet : la confiance doit suivre l'amitié, et le discernement la précéder. C’est agir à contre-sens, c'est confondre les devoirs, et violer le précepte de Théophraste, que de se lier avant de connaitre, pour rompre quand on connaitra.

Série de TV, "Friends" [Amis]
Réfléchissez longtemps sur le choix d'un ami : une fois décidé, ouvrez-lui votre âme tout entière ; ayez autant d'abandon avec lui qu'avec vous. Vivez, je le veux, de telle sorte, que vous puissiez découvrir vos pensées même à votre ennemi ; mais comme il est des choses dont l'usage a fait des secrets, il faut alors verser dans le sein d'un ami tous vos chagrins et toutes vos pensées : croyez le fidele, et il le sera. Que de fois, en effet, on enseigne à tromper, en craignant de l'être ! La défiance autorise l’infidélité. Et pourquoi retenir devant mon ami un secret qui m’echappe ? Pourquoi ne pas me croire seul en sa présence ? II en est qui débitent au premier venu ce qu'un ami seul doit connaitre, et qui fatiguent toutes les oreilles d'un secret qui leur pèse. D'autres craignent de s'ouvrir à leurs amis les plus chers, et, disposés à se cacher leur secret à eux-mêmes, s'ils le pouvaient, ils l'ensevelissent au fond de leur âme. Fuyez ces deux excès, car se fier à tout le monde et ne se fier à personne sont deux défauts ; mais il y a plus d'honnêteté dans l’un, et dans l'autre plus de sûreté. Ainsi l’on doit blâmer également dans un homme le mouvement perpétuel ou le perpétuel repos. Cette activité, qui se plait dans le tumulte, trahit une âme inquiète et agitée ; et ce n'est plus jouir du repos, que regarder comme un malaise le moindre mouvement ; c'est tomber en faiblesse et en langueur. Retenez donc ce passage que j'ai lu dans Pomponius: « II est des yeux tellement habitués aux ténèbres, qu'ils voient trouble au grand jour. » II faut combiner ces deux états ; l'action doit succéder au repos, le repos à l'action. Interrogez la nature, elle vous dira : J'ai fait le jour et la nuit.


Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 5-6, 1860.

Des voyages et de la lecture

Lettre 2, de Sénèque à Lucilius

Vos lettres et ce que j'apprends me font bien espérer de vous. Les voyages et les déplacements ne troublent plus votre repos ; toute cette agitation dénote un esprit malade. Le premier signe du calme intérieur, c'est de savoir se fixer et demeurer avec soi-même. Mais, prenez-y garde, la lecture de cette foule d'auteurs et d'ouvrages de toute espèce pourrait tenir aussi de l'inconstance et de la légèreté. Il faut vous attacher à quelques auteurs choisis, vous nourrir de leur substance, si vous en voulez tirer quelque chose qui se grave dans votre âme. Être partout, c'est n'être nulle part.

Quand on passe sa vie à voyager, on se fait beaucoup d'hôtes et pas un ami. Autant en arrive à ceux qui ne s'arrêtent à aucun auteur, mais qui les feuillettent tous à la hâte, et comme en courant. Aussitôt rejetés que reçus, les aliments ne sauraient ni profiter, ni s'incorporer. Rien d'aussi contraire à la guérison, que de changer souvent de remèdes. Une plaie ne se cicatrise pas, quand on y applique continuellement de nouveaux appareils. L'arbre souvent transplanté n'acquiert point de vigueur. Rien de si salutaire, qui puisse l'être en passant. Lire trop de livres distrait l’esprit : aussi, n'en pouvant lire autant que vous pourriez en avoir, il n'en faut avoir que ce que vous en pouvez lire. Mais, direz-vous, je veux parcourir tantôt ce livre, tantôt cet autre. Goûter d'une foule de mets est le signe d'un estomac blase : cette variété d'aliments, loin de nourrir, corrompt. Aussi faut-il toujours lire les auteurs les plus estimés, et, si parfois vous les quittez pour d'autres, ne manquez pas d'y revenir. Rassemblez chaque jour de nouvelles ressources contre la pauvreté, contre la mort, contre les autres fléaux.

De vos nombreuses lectures, recueillez une pensée pour la bien digérer ce jour-la : c'est ma méthode ; je lis beaucoup, et je mets quelque chose en réserve. Voici mon butin d’aujourd’hui ; c'est sur Épicure que je le prends, car c'est mon habitude de passer dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur. « La pauvreté contente est, dit-il, une chose honorable. » Mais elle n'est plus pauvreté, alors qu'elle est contente. C’est être riche, que de s'accommoder avec la pauvreté ; n'est pas pauvre qui a peu, mais qui désire plus qu'il n'a. Qu'importe d'avoir ses coffres remplis d'or, ses greniers de moissons ; de posséder de nombreux troupeaux, et d'immenses revenus, si l’on convoite le bien d'autrui, si l’on calcule moins ce que l’on possède que ce que l’on peut acquérir ? Quelle est donc la mesure de la richesse ? Le nécessaire, d'abord ; ensuite, ce qui suffit.



Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 3-4, 1860.

Sur l’emploi du temps

Lettre 1, de Sénèque à Lucilius

Oui, mon cher Lucilius : rendez-vous à vous-même ; et le temps que, jusqu'ici, on vous enlevait, on vous dérobait, qui vous échappait, apprenez à le recueillir et à le ménager. Soyez-en bien persuadé : nos moments nous sont ou enlevés, ou surpris ; ou bien nous les laissons aller. Mais la perte la plus honteuse est celle qui vient de notre négligence : réfléchissez-y, et vous verrez qu'une grande partie de la vie se passe à mal faire, la plus grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu'on devrait faire. Où est l'homme qui sache apprécier le temps, estimer un jour, et comprendre qu'il meurt à chaque instant ? Noire erreur, c'est de ne voir la mort que devant nous ; elle est derrière en grande partie : tout le passé, elle le tient.

Faites donc, mon cher Lucilius, comme vous l'écrivez : rassemblez toutes vos heures ; maître du présent, vous dépendrez moins de l'avenir. On ajourne la vie, et la vie s'écoule. Tout le reste, Lucilius, nous est étranger ; le temps seul est à nous : c'est l'unique bien dont la nature nous ait mis en possession ; bien si fugitif encore et si glissant, que le premier venu nous le peut ôter. Mais telle est la folie des hommes : les objets les plus chétifs et les plus méprisables, dont la perte du moins se peut réparer, on se croit obligé pour les avoir obtenus; mais, le temps, quand on l'a reçu, on ne croit rien devoir; le temps, la seule dette cependant que la reconnaissance même ne puisse acquitter.

Peut-être me direz-vous : Comment faites-vous, vous qui donnez des leçons ? Je vous le dirai franchement : comme un homme économe dans sa magnificence, je tiens note de ma dépense. Je ne puis me flatter de ne rien perdre, mais je sais ce que je perds, et comment, et pourquoi ; je puis rendre raison de ma pauvreté. Je suis dans le cas de gens ruinés sans leur faute : tout le monde les excuse, personne ne les assiste. Au surplus, je n'estime pas pauvre celui qui se contente du peu qui lui reste. Je préfère cependant vous voir ménager votre bien, et mettre sur-le-champ à profit un temps précieux. En effet, ainsi que l'ont dit nos ancêtres : il est bien tard d'épargner quand le vase est à la fin ; car, au fond du tonneau moindre est la quantité, et pire la qualité.




Référence :
Tome 1, Lettres de Sénèque à Lucilius, « Œuvres complètes de Sénèque, le philosophe ». Avec la traduction française de la collection Banckoucke. Édition revue par M. Charpentier : inspecteur honoraire de l’Académie de Paris, agrée de la Faculté de Lettres ; et, M. Félix Lemaistre. Garnier frères, Libraires-éditeurs ; Paris, p. 1-2, 1860.


jeudi 26 janvier 2012

Fragments de Sénèque

I. Sénèque dit que Tibère, sentant la vie lui échapper, tira son anneau, comme pour le donner à quelqu'un, le tint quelque temps dans sa main, puis le remit à son doigt.... (Suétone, Tibère, ch. LXXIII.)

II. (Citation du XXIIe livre des Épîtres à Lucilius.) Je m'étonne que de si grands maîtres en éloquence se soient engoués d’Ennius jusqu'à louer comme excellentes des choses ridicules. Témoin Cicéron, qui cite, parmi les bons vers de ce poète, cet éloge de l'orateur Céthégus :
Il fut, au dire populaire,
De ceux qui lors vivaient et foulaient cette terre,
Exquise fleur de notre nation,
Moelle de persuasion. [Cité par Cicéron, Brutus XV]
Je ne suis plus surpris qu'il se soit trouvé un homme capable d'écrire de tels vers, puisqu'il s'en est trouvé un pour les louer : mais peut-être Cicéron, avocat des plus consommés, plaidait-il sa propre cause en voulant faire juger bons ces vers [Sur Cicéron, comme poète, voir De la Colère, I, XXXVII, et Lettre CVIII. « César et Brutus ont fait aussi des vers ; poètes aussi médiocres que Cicéron, mais plus heureux parce que moins de gens savent qu'ils furent poètes. » ]...

III. Qu'importe combien tu possèdes de choses ! Il en est bien plus que tu ne possèdes pas. (Aulu-Gelle, XII, II.) 

IV. A la mort tout finit, tout, la mort elle-même. [Lettre IV] (Tertullien, de Anima, XLII.) 

V. Ne comprends-tu pas l'autorité et la majesté de ton juge ? Régulateur de notre globe, dieu du ciel et de tous les dieux, de lui relèvent ces puissances qui se partagent nos adorations et notre culte. 

VI. Alors qu'il jetait les premiers fondements de son édifice merveilleux, et qu'il ébauchait cette œuvre, la plus vaste et la plus parfaite que la nature connaisse, il voulut que chaque chose marchât sous son chef ; et, bien que lui-même s'incorporât à tout l'ensemble de son empire, il créa aussi des dieux ministres de sa royauté. 

VII. Notre origine se rattache à quelque chose qui est hors de nous. Et notre pensée, se reporte à un être à qui nous sommes redevables de ce qu'il y a en nous de meilleur. Nous tenons d'un autre notre naissance, tout ce que nous sommes : Dieu s'est fait lui-même. 

VIII. D'où vient donc que Jupiter, si incontinent chez les poètes, a cessé de procréer des enfants ? Est-il devenu sexagénaire, et la loi Papia l'a-t-elle soumis à l’infibulation ? S'est-il borné au privilège que donnent trois enfants ? ou lui est-il venu enfin à l'esprit qu'il faut s'attendre à recevoir des autres ce qu'on a fait à autrui ? Et craint-il qu'on ne le traite comme il à traité Saturne ? 

IX. Ils vénèrent les simulacres des dieux ; ils les supplient le genou en terre, ils leur envoient des baisers ; ils se tiennent tout un jour assis ou debout devant ces images, leur jettent de l'argent, leur immolent des victimes, leur prodiguent le culte le plus enthousiaste ; et l'ouvrier qui les a fabriquées, ils le méprisent. 

X. Nous ne sommes pas deux fois enfants, comme on a coutume de le dire ; nous le sommes toujours, arec cette différence que nous jouons plus cher. [Constance du sage XII]

XI. Nous refuserons-nous à louer Dieu, parce que sa vertu est dans sa nature ? En effet, il ne l'a apprise de personne. Oui certes, nous le louerons : car bien que sa vertu soit dans sa nature, c'est lui qui se l'est donnée ; puisque la nature c'est Dieu lui-même. 

XII. La philosophie n'est autre chose qu'un droit système de vie, ou bien, la science de vivre honnêtement, ou l'art de suivre dans la vie le droit chemin. Nous ne nous tromperons point en disant que la philosophie est la loi qui nous fait bien et honnêtement vivre. Et qui la définirait la règle de la vie, lui donnerait son vrai nom. 

XIII. La plupart des philosophes sont des hommes tels, que leurs belles paroles tournent à leur honte ; à les ouïr pérorer contre l'avarice, la débauche, l'ambition, on dirait que c'est eux-mêmes qu'ils dénoncent, tant rejaillissent sur eux les traits qu'ils lancent sur la société. Il convient de les comparer à ces charlatans dont l'enseigne annonce des remèdes, et dont les tiroirs n'offrent que poisons. Il est de ces philosophes que ne retient même pas la honte de leurs vices, et qui se forgent des apologies pour pallier leur turpitude, pour paraître même pécher honnêtement.

XIV. Le sage fera quelquefois ce qu'il n'approuvera point, si c'est un moyen d'arriver à un noble but ; il ne renoncera pas aux principes du bien, mais il les accommodera aux temps ; et ce que d'autres exploitent au profit de leur morgue ou de leurs plaisirs, il le fera servir au bien commun.... Tout ce que font les amateurs de magnificence, les ignorants, le sage le fera aussi, mais non de la même manière, ni dans les mêmes vues. 

XV. Il n'y a pas encore mille ans que les principes de la sagesse sont connus. 

XVI. La plus haute vertu à leurs yeux, c'est un grand courage ; et ces mêmes hommes tiennent pour frénétique celui qui méprise la mort, ce qui révèle en eux une profonde perversité. 

XVII. L'homme vraiment honorable n'est, pas celui que le bandeau royal ou la pourpre et une escorte de licteurs distinguent entre tous; c'est celui qui, au niveau de toute situation, voit la mort à ses côtés sans en être troublé comme d'une chose nouvelle ; c'est celui qui, soit qu'il lui faille livrer aux tortures toutes les parties de son corps, ou recevoir dans la bouche un tison ardent, ou étendre ses bras sur un gibet, ne songe pas à ses souffrances, mais au mérite de les bien supporter. 

XVIII. Il est grand, quel qu'il soit, plus grand qu'on ne le peut concevoir, ce Dieu auquel nous consacrons notre vie : c'est son suffrage qu'il faut mériter. Car il ne sert de rien que notre conscience soit fermée aux hommes : elle est ouverte à Dieu.... Que fais-tu ? Que machines-tu ? Que caches-tu ? Ton surveillant te suit. Tu en as eu d'autres qu'un voyage, que la mort, que la maladie t’enleva ; celui-ci reste à tes côtés, et jamais il ne te manquera. Pourquoi choisir un lieu reculé, éloigner les témoins ? Crois-tu donc avoir réussi à te soustraire aux yeux de tous ? Insensé ! Que gagnes-tu a n'avoir point de confidents ? N'as-tu pas ta conscience ? 

XIX. Ne sauriez-vous concevoir un Dieu dont la grandeur égale la mansuétude, un Dieu vénérable par sa douce majesté, ami de l'homme, toujours présent à ses côtés, et qui demande non point des victimes ni des flots de sang pour hommage (quel plaisir est-ce pour lui de voir égorger d'innocents animaux ?), mais qui veut une âme pure, des intentions bonnes et honnêtes ? Il n'a pas besoin de temples faits de pierres qu'on entasse et élève bien haut : c'est dans son cœur que tous doivent lui vouer un sanctuaire.

XX. La première enfance de Rome se passa sous le roi Romulus, qui fut son père et commença pour ainsi dire son éducation. Le second âge a été sous les rois suivants ; elle grandit et se forma à l'abri de leurs nombreux règlements et de leurs institutions. Mais quand Tarquin régna, Rome, adulte déjà, impatiente de la servitude, rejeta le joug de ce superbe maître, et aima mieux obéir aux lois qu'à la royauté. Son adolescence finit avec les guerres Puniques ; alors ses forées avaient pris tout leur développement, et elle entrait dans la jeunesse. Carthage, en effet, ayant cessé d'être après lui avoir longtemps disputé l'empire, Rome étendit en tous lieux, sur terre et sur mer, ses puissantes mains, tant qu'enfin, rois et peuples réunis tous sous son commandement, et les éléments de guerre lui manquant, elle fit de ses forces un funeste usage en les tournant à sa propre ruine. De là date sa vieillesse, alors que déchirée de guerres civiles, en proie à des convulsions intestines, elle tombe de nouveau sous le régime d'un chef unique et rétrograde vers l'enfance. Car, ayant perdu cette liberté que, sur les pas et à la voix de Brutus, elle avait su défendre, sa décrépitude devint telle, qu'elle sembla ne plus pouvoir se soutenir qu'en cherchant quelque appui dans la tutelle des gouvernants. (Fragments cités par Lactance, Divin. Instit., liv. I, II, III, V, VI, VII.) 

XXI. La vestale Claudia, accusée d'avoir enfreint son vœu de chasteté, prouva, dit-on, son innocence, en faisant avec sa ceinture, démarrer un vaisseau chargé de la statue d'Isis, et engravé dans le Tibre, quand plusieurs milliers de bras n'avaient pu le mouvoir. « Mieux lui eût valu cependant, a dit l'oncle du poète Lucain, que cette épreuve eût servi à glorifier en elle une chasteté in contestée, et non point à la justifier des soupçons. » 

XXII. L'amour de la beauté physique est un oubli de la raison, qui touche à la folie, une faiblesse dégradante qui ne sied nullement à une âme saine, qui trouble nos conseils, paralyse les sentiments nobles et généreux, et des hautes spéculations de l'esprit nous ravale aux pensées les plus basses ; il nous rend grondeurs, irascibles, téméraires, impérieux jusqu'à la dureté ou servilement flatteurs, inutiles à tous et à l'amour même. Car l'insatiable passion de jouir qui le dévore lui fait perdre presque tout le temps en soupçons, en larmes, en plaintes interminables ; il se fait haïr, et finit par se prendre lui-même en haine. 

XXIII. Sénèque rapporte encore qu'il a connu un homme distingué qui, lorsqu'il avait à sortir, entourait d'un voile à plusieurs replis le sein de sa femme, et ne pouvait rester même l'espace d'une heure privé de sa présence : ni la femme ni le mari ne prenaient aucun breuvage, que l'autre n'y eût porté ses lèvres, faisant du reste mille autres extravagances où éclatait l'aveugle violence d'une passion sans frein. 

XXIV. Que dirai-je des citoyens pauvres, dont la plupart ne sont amenés à prendre le nom de mari que pour éluder les lois faites contre le célibat ? Comment peut-il régler les mœurs de sa compagne, et lui prescrire la chasteté, et maintenir l'autorité maritale, celui qui dans sa femme a pris un maître ? (Fragments cités par saint Jérôme, Advers. Jovin., liv. I.) 

SUR LA SUPERSTITION.

XXV. On consacre comme immortelles, comme inviolables, des divinités faites d'une vile et inerte matière, des figures d'hommes, de bêtes et de poissons, parfois on amalgame de sexes, de corps différents. On appelle dieux des simulacres qui, s'ils recevaient tout à coup la vie, nous apparaîtraient comme des monstres. 

XXVI. Ici quelqu'un va me dire : « Croirai-je que le ciel, que la terre sont des dieux ; qu'il y a des dieux plus haut que la lune, qu'il y en a de •sublunaires? Comment souffrir Platon, ou le péripatéticien Straton, dont l'un nous fait un dieu sans corps, l'autre un dieu sans âme ? » Mais quoi ! Trouves-tu plus de vérité dans ce que T. Tatius, on Romulus, ou Tullus Hostilius ont rêvé ? T. Tatius a consacré Cloacine comme déesse ; Romulus a déifié Ficus et le Tibre ; Hostilius a fait de même pour la Peur et la Pâleur, ces hideuses affections de l'homme, dont l'une est l'émotion d'une âme terrifiée, et l'autre une impression physique, une couleur plutôt qu'une maladie. Préfères-tu croire à de tels dieux, et en feras-tu des habitants du ciel?... Tel homme s'ampute les parties sexuelles ; tel autre se taillade les bras. En quoi peuvent craindre le courroux des dieux, ceux qui achètent ainsi leur faveur ? Ils n'ont droit à aucun culte ces dieux, s'ils en veulent un pareil. Tel est le désordre et le fanatisme de ces esprits jetés hors d'eux-mêmes, qu'ils pensent fléchir la divinité par des actes que n'ordonnent pas même les hommes les plus cruels. Ces atroces tyrans dont les poètes tragiques ont immortalisé la barbarie, s’ils déchiraient parfois les membres de leurs victimes, ne leur enjoignirent jamais de se déchirer elles-mêmes. Des hommes ont été mutilés pour de royales débauches ; mais aucun ne s'est, à la voix d'un maître, retranché les organes de la virilité. Et dans les temples, on en voit qui portent le fer sur toutes les parties de leur corps : leurs plaies et leur sang, voilà leur offrande. Qui prendrait le temps d'observer ce qu'ils font et ce qu'ils s'infligent, verrait des choses si dégradantes pour qui se respecte, si indignes d'hommes libres, si antipathiques à la raison, qu'il n'hésiterait pas à les déclarer fous furieux, si cette folie était moins commune : mais c'est un brevet de bon sens que d'extravaguer avec le grand nombre. Que penser des mystères venus d'Égypte, où l'on pleure Osiris perdu pour se réjouir ensuite de l'avoir retrouvé, et où, sans avoir rien perdu.ni rien retrouvé, on fait éclater la même douleur et la même joie que si tout cela était le plus vrai du monde? Du moins cette frénésie a une durée limitée. On peut tolérer un accès de folie par an. Mais entre au Capitole : tu rougiras de cette démence qui se donne en spectacle, de ces visionnaires qui s'imposent de ridicules offices. L'un nomme à Jupiter les dieux qui le viennent saluer, l'autre lui annonce l'heure qu'il est ; ici est son appariteur ; là son parfumeur, dont la pantomime simule tous les mouvements de celui qui frotte les baigneurs. Des femmes font mine d'arranger la chevelure de Junon ou de Minerve ; et debout, loin de la statue et même du sanctuaire, remuent les doigts a l'instar des coiffeuses ; d'autres tiennent le miroir ; quelques-unes prient les dieux de leur servir d'assistants dans une cause, ou bien leur présentent requête et les mettent au courant de l'affaire. Docimus l’archimime, vieux et décrépit, jouait tous les jours ses rôles au Capitole, comme si les dieux voyaient avec plaisir celui que les hommes s'étaient lassés de voir. Des artisans de tout genre, sans emploi, sont là qui travaillent pour les immortels.... Toutefois, si leurs services sont stériles, ces gens-là n'en n'offrent pas de vils ni d'infâmes. Mais on voit des femmes assises dans le Capitole qui se figurent Jupiter amoureux d'elles, sans que Junon, si terriblement jalouse, à en croire les poètes, ne leur impose nullement. Quant aux cérémonies religieuses, Sénèque dit : Toutes ces observances, le sage les suivra comme étant prescrites par les lois, non comme agréables aux dieux.... Que dire des mariages que nous faisons contracter aux dieux, au mépris même des liens du sang, entre frère et sœur par exemple ? Nous unissons Bellone à Mars, Vénus à Vulcain, Salacie à Neptune, Toutefois nous en laissons dans le célibat ; ils n'ont pu sans doute trouver un parti ; et pourtant les veuves ne manquent pas, comme la déesse Ravage, la déesse Foudre, et la divine Rumina : mais celles-là, je ne m'étonne pas qu'on ne les ait point recherchées. Toute, cette ignoble cohue de divinités qu'un long âge et une longue superstition n'ont cessé de grossir, il la faut respecter en ce sens, que tel est le culte de l'usage plutôt que de la vérité. 

En parlant de l’observation du sabbat par les juifs, Sénèque ajoute : Et pourtant cette coutume d'une race exécrée a si bien prévalu, qu'elle est déjà reçue par toute la terre : les vaincus ont donné leurs lois aux vainqueurs.... Certains juifs connaissent les raisons de leurs rites ; mais la majeure partie de la nation fait tout cela sans savoir pourquoi elle le fait. (Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VI, ch. X et XI.) 

XXVII. Non loin de Syène, à l'extrémité de l’Égypte, est un endroit qu'on appelle Philas, c'est-à-dire• les amies, parce que ce fut là qu'Isis fut fléchie par les Égyptiens, Contre lesquels elle était irritée de ne pouvoir trouver les membres d'Osiris son époux, tué par son frère Tiphon. Les ayant trouvés depuis, et voulant les ensevelir, elle choisit dans un marais voisin le lieu le plus sûr, et ce lieu est, dit-on, d'un accès difficile, tant le limon et les papyrus y abondent. Au delà de ce point se trouve aujourd'hui un îlot inabordable.... (Tiré du commentaire de Servius sur l'Enéide.) 

XXVIII. La pire corruption est celle de l'homme qui croit que son vice, sa manie à lui, est chez les autres une frénésie. (Tire des canons du 2e concile de Tours.) 

XXIX. Julius Montanus [Lettre CXXII] disait souvent qu'il volerait bien quelques vers à Virgile s'il pouvait lui prendre sa voix, son visage, son débit; que les mêmes vers, harmonieux dans cette bouche, dans une autre devenaient secs, lui semblaient sourds. (Extrait d'une biographie de Virgile.) 

DE L'AMITIÉ. 

I... Il était venu pour se plaindre ; et, tout au contraire, il prit parti contre lui-même et fit ses excuses à qui lui en faisait : il craignait d'avoir l'apparence d'un tort, autant que l'autre de paraître en avoir souffert un. En somme, pas une ombre de ressentiment n'est restée : tous deux ont franchement mis au jour ce qui les blessait et se sont arraché l'aveu mutuel de leur peine secrète. Les différends entre amis veulent non pas un juge, mais un médiateur. Or rien ne se termine d'une manière complète entre absents ; car tout grief ne se confie pas sans inconvénient au papier; et, sans avoir lu sur la physionomie, ce miroir de l'âme, on n'est pas sûr que les motifs d'aigreur ont été bien naïvement exposés et loyalement oubliés. 

Quiconque, après y avoir réfléchi, provoque une explication, entreprend une tâche difficile : il faut qu'il mette son ami en présence des faits. Tout comme il est une foule de choses qui dans les ténèbres nous effrayent vivement, et que le jour réduit à rien ; de même ce qui nous choque et nous indispose absents tombe dès qu'on se voit en face. Le mieux est donc, si quelque négligence a été commise, de.... et dans une amitié sincère il faut que les blessures se ferment sans laisser de cicatrice. 

Demandons à ceux qui arrivent ce que font nos amis absents ; pressons leurs débiteurs, répondons pour eux à leurs créanciers, résistons à leurs ennemis.... 
 
II.... Vous le demandez : ainsi donc un instant suffit pour que vos amitiés s'évanouissent ; les âmes, les intentions, faibles garants! 

Un voyage suffit pour effacer tous les droits de l'absent ; est-il trop loin de nous, et trop longtemps, ce n'est plus même une simple connaissance, à plus forte raison n'est-ce plus un ami. Pour prévenir un tel malheur, mettons tous nos soins à fixer, à rappeler nos fugitifs souvenirs; ayons recours, comme je le disais dans ma première partie, à l'élan si prompt de la pensée ; ne souffrons pas que jamais notre ami soit absent de notre âme; qu'il y revienne sans cesse; il nous sera présent si nous nous représentons bien le passé, .... Tels étaient ses gestes, ses traits. Créons-nous en esprit une image palpable et prise sur le vif, non une esquisse effacée et muette.... Tels étaient ses gestes, ses traits, et de ces détails plus intimes, .plus directs : voilà comme il savait dire, exhorter, dissuader; le conseil à donner, il le trouvait sans peine ; à recevoir, il y était tout prêt, se rendant sans obstination; aussi généreux de ses bienfaits que patient à les perdre; telles étaient et son active bienveillance, et ses colères; vaincu par son ami, il avait ce même air que donne d'habitude la victoire. Puis revoyons ses autres qualités : qu'elles nous soient une société, une pratique journalières ; et si nous regrettons à la fois plusieurs absente, rassemblons, pour ainsi dire, ces lambeaux épars de notre affection : que chacun tour à tour ait place dans nos entretiens et dans nos pensées ; ne laissons jamais au temps ni à la distance le pouvoir de nous faire oublier nos amis. 

III. Il faut s'assurer des dispositions intérieures, puisque le visage est un garant peu sûr. Le cœur humain a de profonds replis : les mêmes dehors qui font aimer la vertu servent de masque à l'hypocrisie ; les intentions les plus perverses se couvrent de l'air le plus bienveillant ; et difficilement, sans un tact exercé, fera-t-on la différence d'un cœur d'ami à un faux semblant. 

Chacun doit se dire, pour être moins aisément pris à des démonstrations fardées : C'est une chose rare que l'amitié ; elle n'est point banale et commune, à pouvoir remplir des maisons entières, comme le vulgaire se l'est persuadé. Quand la nature a celé l'or avec tant de soin que, cherché partout, il laisse à peine saisir un de ses filons dans toute une montagne, croyez-vous qu'un ami se trouve en tous lieux, sans nulle peine, sans nulle recherche ? Quoi de plus simple, dit-on, de plus facile à reconnaître ? Eh bien non : il n'est or ni argent aussi profondément cachés. 

SUR LA VIE DE SON PÈRE. 

Si tout ce que mon père a composé et destiné à voir le jour avait été déjà livré par moi à la publicité, la gloire de son nom serait sûre, il y avait par lui-même suffisamment pourvu ; car, ou la piété filiale m'abuse, et elle est honorable jusqu'en ses erreurs, ou on le mettrait au rang des esprits qui ont conquis l'illustration ayant pour simples titrés leurs écrits. Qui aurait lu ses histoires depuis les premières guerres civiles, époque où la vérité a commencé à disparaître de nos annales, jusqu'au jour presque de sa mort, mettrait un grand prix à savoir de quels parents est né cet homme à qui l'histoire romaine.... (Extraits de Palimpsestes découverts par Angelo Max, et publiés à Rome en 1820.) 


Référence :
Tome 2, Œuvres complètes de Sénèque le philosophe, par J. Baillard. Paris, Librairie Hachette, p. 623-632. 1861


dimanche 22 janvier 2012

le "New age" a-t-il la réponse ?

Il y a un tâtonnement métaphysique, intrinsèque et abyssal, malgré sa sublimation apparente à l’unanimité. Communément, avec une certaine loyauté, les gens croient qu’il y a quelque chose de secret, d’intime, de mystérieux et même de divin, que ce soit à l’intérieur de chaque vivant ou à l’extérieur des apparences ; les gens cherchent un pourquoi, un comment… Bref, le sens de leur passage sur cette terre. Même celui qui rejette la religion avec vigueur et qui se déclare athée à voix haute, tombe malgré lui dans des réflexions qui transcendent son individualité existentialiste.


Il ne faut pas se le cacher, la religion (catholique) a perdu ses partisans. Les bancs d’église sont devenus de plus en plus vides les dimanches de messe. Est-ce un phénomène unique des pays développés comme ceux de l’Amérique du nord et d'autres sur le reste du globe ? Probablement. Je peux aller jusqu’à supposer que l’éducation technique et physique-matérialiste ; la disparition de règles de conduite solides et imposées ; la perte progressive du pouvoir de la religion sur la politique [qui gérait antérieurement l’état], entre d’autres, peuvent être les causes aléatoires de la décadence religieuse et par delà, de la dégradation des notions morales. Mais malgré tout, les gens continuent à croire qu’il y a quelque chose de fantastique : une fontaine de puissance, un jeu de forces, une âme divine, des champs magnétiques, une loi d’attraction, des salamandres, des sorcières, de liseuses de bonaventure, des anges gardiens, des Chakras, du Feng Shui, etc. Mais pourquoi aller vers des courants si peu fondés sans s’interroger ultérieurement ?

Certes, les gens se sont désillusionnés du dogme religieux, aliénant et contraignant. La religion a promis le salut et la grâce divine ; les gens se sont tannés d’attendre et de ne rien recevoir, d’être dupés par la main de l’homme qui a gravé les commandements de Moïse. Manque de patience ? Peut-être. Il semblerait qu’un nouveau dieu a pris la place de celui qu’on appelait « Le père », ce nouveau dieu est l’argent ! Avait Nietzsche raison lorsqu’il a proclamé « Dieu est mort ! » En tout cas, ce que j'aperçois au tour de moi ce sont des gens qui préfèrent travailler le dimanche au lieu d’aller à l’église écouter les discours d’un prêtre, qu’au fond, serait plus pécheurs qu’eux. Mais avant qu’on s’éparpille davantage dans d’autres points qui mériteraient une élucidation unique, je tiens à souligner que même ces individus, qui rotent des richesses, cherchent une explication, au fond d’eux mêmes, sur leur existence.

La vie elle-même est inexplicable ; on cherche encore une réponse sans cesse dans le but de justifier notre passage sur la terre. L’ésotérisme moderne que quelques uns appellent "New age" semble être devenu très à la mode de nos jours ; il semble avoir la bonne réponse satisfaisante pour tout ; il taponne bien le mystère par un autre mystère sans véritablement y toucher les coins. Il donne un sens à la vie à ceux qui le cherchent insatiablement à l'aveuglette. Il n'y a pas de contraintes comme la religion, hourras ! Mais à quel prix ? Certes, c’est aberrant de voir des gens sauter d’un dogme à un autre comme des sauterelles qui sautent d'un tas de fumier à un autre sans arriver à s'en sortir, à au moins frôler la terre ferme.

Je cède la parole à René Descartes : 

Mais pourquoi faudrait-il chercher d'ailleurs, alors que l'on m'enseigne des vérités, des théories, des manières de voir le monde ? Parce que ces préjugés sont peuplés d'erreur, et qu'il faut apprendre à les analyser, les travailler, ainsi que toute chose qui s'offre à moi.

Si je plonge mon doigt dans un verre d'eau, je vais voir un gros doigt, qui n'est pourtant pas tel que je le vois. En effet, mes sens me trompent... c'est l'une des choses qui me forcent à douter. Je dois douter de ce que l'on m'enseigne, douter de ce que je pense naturellement.

Mais à force de douter... on doute de tout, sauf d'une chose, que l'on doute. Je suis bien l'auteur de ce doute qui m'anime, et si il y a une vérité sur laquelle je peux bâtir une pensée toute neuve, une pensée solide, c'est bien celle du Cogito : Je pense donc je suis, je suis une substance pensante. [...] " Je suis, j'existe".

« Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » Discours de la méthode, Quatrième partie, 1637.

« Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit. » Méditations métaphysiques, Méditation Seconde, De la nature de l'esprit humain, 1641.