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| Lucrèce |
Lucrèce est le chantre latin de
l'Épicurisme. Son long poème (6 chants; quelque 7.400 vers; le chant le plus
long est le V) est même l'exposé d'ensemble le plus détaillé qui nous soit
resté de ce système philosophique. Le poète latin nourrissait d'ailleurs pour
son maître (qu'il ne cite cependant jamais par son nom) une admiration sans
bornes et une ferveur enthousiaste, particulièrement visibles dans les prologues
brillants qui ouvrent quatre des six chants. Il n'est donc pas sans intérêt de
dire un mot d'Épicure et de présenter sa doctrine. Impossible autrement de
comprendre l'œuvre de Lucrèce.
Épicure, créateur donc du système
qui porte son nom, est un Grec qui vécut au IVe - IIIe siècle. Né en 341 à
Samos (une île de la côte d'Asie mineure), il se fixe définitivement à Athènes
en 306, jusqu'à sa mort en 270. Dans le fameux "Jardin", il vécut
avec ses disciples une vie entièrement consacrée à l'enseignement philosophique
et à l'amitié, une vie simple et frugale, très différente de ce qu'évoque le
sens habituel du terme "épicurien".
Sa doctrine toutefois n'est pas
entièrement originale. Ainsi Épicure fut profondément influencé par un système
philosophique antérieur (VIe - Ve siècle), qu'on appelle l'atomisme, et dont le
représentant le plus illustre fut Démocrite (né vers 460).
Épicure fut l'auteur de nombreux
ouvrages, mais on n'a conservé que trois lettres, qui résument l'ensemble de sa
doctrine (Lettre à Hérodote, Lettre à Pythoclès, Lettre à Ménécée), et
un certain nombre de maximes (Pensées Maîtresses). On conçoit dans ces
conditions l'intérêt du poème de Lucrèce : c'est l'exposé d'ensemble le
plus complet que l'antiquité nous ait livré sur l'épicurisme. Sauf sur quelques
points mineurs, secondaires pour nous, la pensée de Lucrèce se confond avec
celle d'Épicure.
Disons encore qu'après sa mort,
Épicure fut l'objet d'un véritable culte, non seulement en Grèce et en Ionie,
mais aussi en Égypte, en Italie et à Rome.
Le point de départ
d'Épicure : une constatation
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| Épicure |
Les hommes sont malheureux,
constate Épicure. D'où vient qu'ils le soient, et que faut-il pour les sortir
de leur misère ? Pour Épicure, ce qui fait leur malheur, c'est :
- qu'ils s'imaginent que les
dieux s'occupent d'eux, leur imposent des devoirs et les surveillent sans
cesse, idée qui les affole au point même de les pousser parfois au crime sous
prétexte de religion;
- qu'ils connaissent l'existence
de la mort, savent la brièveté de la vie et surtout redoutent l'au-delà, ce qui
sera après la mort.
Ces deux craintes, la crainte des
dieux et la crainte de la mort, empêchent les hommes de s'enquérir de la vraie
nature du bonheur et de régler leur vie en conséquence.
Pour sortir les hommes de cette
situation lamentable, la connaissance de la véritable nature du monde qui les
entoure est indispensable. La "physique", la science de la nature, en
révélant à l'homme la réalité du monde, lui rendra la sérénité de l'esprit,
condition indispensable pour atteindre le bonheur en cultivant la sagesse.
Lucrèce est très sensible à la
portée morale de la pensée de son maître. Il exposera la physique épicurienne,
mais avec une intention morale, non seulement sous-jacente, mais explicitement
affirmée (intérêt de la métaphore de Lucr., VI, 9-41, sur "le cœur impur
de l'homme").
L'atomisme : les atomes et
le vide
Mais commençons par la physique.
Comment expliquer la nature ? Épicure estimait que l'atomisme de Démocrite
avait résolu la question, et il n'apporte que de légères modifications à cette
doctrine. Lucrèce est fidèle à cette approche.
Pour les Épicuriens, tout ce qui
existe dans l'Univers est composé d'éléments premiers et étendus, de particules
matérielles et insécables, auxquelles on donne le nom d'"atomes" (atomos
est un adjectif grec qui signifie "insécable"). Ces atomes :
- sont incréés, car ils n'ont
pas de parties et créer, pour Démocrite, c'est réunir des parties éparses;
- sont immortels, car périr,
c'est se dissoudre en parties, et les atomes n'en ont pas;sont étendus et parfaitement
solides : étendus, sans quoi leur addition ne formerait aucun corps;
solides, sans quoi ils seraient sécables et destructibles. Ils ont une grandeur
variable, une forme régulière ou irrégulière, ronde, cylindrique, pointue...
Bref leur essence est toute géométrique;
- sont en nombre infini et
toujours en mouvement.
On objecte que nous ne les voyons
pas, mais il existe tant de choses réelles et pourtant invisibles !
Voyons-nous le vent, malgré sa puissance ? Un phénomène comme l'usure des
choses échappe lui aussi à notre prise.
Des atomes donc. Mais il est
impossible, pour expliquer la nature, de ne supposer que des atomes.
L'expérience montre un phénomène capital, celui du mouvement. Or si les atomes
étaient pressés les uns contre les autres, aucun mouvement ne serait possible.
D'où la nécessité d'admettre, entre les atomes susceptibles de se mouvoir, un
vide dans lequel ils résident et qui les sépare les uns des autres. Ce vide
permettra aux atomes de se déplacer, de s'unir, de se séparer, de former
diverses combinaisons. Le vide où se meuvent les atomes, l'espace, est lui
aussi infini.
Tout est donc constitué d'atomes
et de vide, et ces deux notions fondamentales, à elles seules, suffisent à expliquer
l'univers.
Comment se sont constituées les
choses ?
Chaque atome, qui a un volume,
une étendue, une forme, une grandeur déterminée, a aussi un poids. Les atomes
ont en propre la pesanteur. Ce qui permet à Épicure d'imaginer le premier état,
originel, de la nature : des atomes tombant sans fin à travers le vide de
l'espace infini, des atomes tombant parallèlement les uns aux autres
"comme des gouttes de pluie" (et cette image d'une "pluie
d'atomes" aux origines de notre monde est bien jolie !). Tous se
dirigent dans le même sens, avec une admirable régularité.
Si cet état avait duré, le monde
ne se serait jamais formé. Pour qu'il se construise, il a fallu que les atomes
se choquent et s'accrochent les uns aux autres. Démocrite avait admis,
semble-t-il, que les atomes les plus grands tombaient plus vite que les plus
petits. D'où, à la longue, des chocs qui projetaient sur le côté un certain
nombre d'atomes et provoquaient un chaos duquel le monde organisé sortait petit
à petit.
De cette notion, Épicure ne se
contente pas. Il devine que, dans le vide, tous les corps doivent tomber à la
même vitesse. Il admettra donc qu'à certains moments, certains atomes ont eu le
pouvoir de dévier un peu de la ligne droite (c'est le clinamen = la
"déclinaison" des atomes). Très peu, nous dit Lucrèce. Mais il n'en
faut pas plus pour que ces atomes rencontrent leurs voisins, les choquent, et
que le pas difficile soit franchi.
On fera observer que l'existence
de ce clinamen, chose bien étrange dans une optique mécaniste, permet en
fait d'introduire dans le système la notion de liberté. Si les atomes ont en un
certain sens la possibilité de modifier d'eux-mêmes leur trajectoire, n'est-il
pas assez normal que la liberté se manifeste un peu partout dans le monde,
qu'il s'agisse des animaux ou des hommes ? Acceptons donc ce curieux clinamen !
À partir de là, la physique
épicurienne se développe avec une aisance quelque peu naïve. Les atomes, ainsi
rapprochés par le hasard des chocs, vont constituer des conglomérats, plus ou
moins lâches, plus ou moins durables. Il y a des atomes crochus, c'est de leur
enchevêtrement que résulteront les corps solides; des atomes ronds, c'est d'eux
que seront faits les liquides; des atomes très légers, c'est d'eux que seront
composés l'air et le feu. C'est de ces agrégats que, dans la suite et
progressivement, après de nombreux essais infructueux, sortiront les choses,
puis les êtres vivants. On comprend que les atomes soient aussi appelés les
semences (semina), les principes (principia) des choses.
Il faut donc bien distinguer les
éléments premiers (les atomes) et les éléments composés (tout ce qui nous
entoure). Si les atomes sont impérissables, leurs composés ne le sont pas. Les
choses sont périssables : elles meurent quand les atomes qui les constituent
se séparent. Mais attention ! Rien ne retourne au néant, comme rien ne
naît du néant.
La pluralité des mondes
Un nombre infini d'atomes en
mouvement dans le vide infini doit avoir engendré des mondes autres que le
nôtre. "Il doit y avoir ailleurs d'autres groupements de matière,
analogues à ce qu'est notre monde" (Lucr., II, 1064-1065). "Il y a,
dans d'autres régions de l'espace, d'autres terres que la nôtre, et des races
d'hommes différents, et d'autres espèces sauvages" (Lucr., II, 1074-1076).
L'Épicurisme établit donc une
distinction entre le Tout ou l'Univers d'une part, le Monde d'autre part. Le
Monde -- notre monde --, dont la limite est déterminée par la perception de nos
sens (la terre, le soleil, la lune, la voûte céleste, les planètes, les étoiles),
n'est qu'une portion, et une portion infime, de l'Univers. Ce n'est pas le seul
monde existant.
Les qualités "secondes". La vie
L'essence des atomes est toute
géométrique. Ils n'ont ni couleur, ni odeur, ni saveur. Ces qualités
"secondes" ne leur appartiennent pas en propre. Si certains corps
sont salés, comme l'eau de mer, c'est parce qu'ils contiennent beaucoup
d'atomes pointus, et si l'huile est douce, c'est que ses atomes sont polis et
glissent aisément les uns sur les autres. Les qualités "secondes" ne
se dégagent que par des combinaisons d'atomes : pour Lucrèce, elles ne
participent pas au même degré à la réalité, tout en n'ayant cependant pas un
caractère subjectif.
Il en est de même de la vie que
Lucrèce rangerait volontiers parmi les qualités "secondes", ni plus
ni moins difficile à expliquer qu'elles. De même que celles-ci, la vie résulte
d'une combinaison particulière d'atomes. Il n'y a, à ses yeux, aucune
difficulté à penser que l'insensible puisse engendrer le sensible, de même que
l'incolore engendre la couleur ou l'inodore l'odeur. La vie peut naître
d'éléments insensibles (Lucr., III, 869-870), et cela en fonction de l'ordre
dans lequel les atomes sont rangés, de leur petitesse, de leurs mélanges et des
mouvements qu'ils s'impriment mutuellement (Lucr., II, 833-835; 894-895;
899-901).
Un exemple : lorsqu'il a
beaucoup plu, on voit des vers sortir de la terre. Celle-ci est donc apte à
produire des vivants quand elle est soumise à certaines actions. Le pouvoir que
nous lui voyons encore dans quelques cas, elle a dû l'avoir plus largement
jadis. C'est dans son sein fécond qu'ont dû se former, spontanément toujours,
les premières espèces vivantes. Résultat du hasard, beaucoup étaient
monstrueuses et n'ont pu durer, mais d'autres étaient viables et capables de se
reproduire. Ce sont leurs descendants que nous voyons aujourd'hui. Toutes ces
idées sont largement développées dans le livre V.
Les vivants ne vivent que parce
qu'ils ont une âme (anima) dont dépend le fonctionnement de leurs
organes, une anima, principe de vie et de sensibilité. Cette âme n'est
nullement immatérielle; elle est faite d'atomes, comme le corps lui-même, mais
d'atomes plus légers et plus mobiles. Chaque âme est répandue dans l'ensemble
du corps qu'elle fait vivre et qu'elle remplit un peu comme un liquide dans un
vase. Si celui-ci se brise, le liquide s'écoule et ses éléments se dispersent.
Quand le corps périt, l'âme en fait autant : elle se résoud en ses
éléments premiers (les atomes qui la composent), et se dissipe dans l'air.
Si tous les vivants ont une âme,
chez les hommes, les seuls êtres vivants capables de penser, l'âme, principe de
vie, s'accompagne de l'esprit (animus). Situé dans le centre de la
poitrine (pectus), il est le principe de la pensée, le siège des
opérations intellectuelles et de la volonté. Pas plus que l'âme, il n'est de
nature incorporelle. Il est lui aussi composé d'atomes, mais d'atomes plus
subtils et plus légers encore. Il connaîtra, à la mort du corps, le même sort
que l'âme végétative.
Esprit et âme sont chez l'homme
étroitement unis, mais au sein de cette union, c'est malgré tout l'esprit qui
domine.
Les mots animus et anima,
employés au sens strict, désignent donc deux choses différentes. En fait, assez
souvent, Lucrèce les utilisera l'un pour l'autre, ou désignera par un seul
terme les deux réalités. Il en est d'ailleurs parfaitement conscient :
"De ton côté, écrit-il, fais en sorte de comprendre l'une et l'autre
substance sous une même dénomination; par exemple, si je parle de l'âme (anima),
enseignant qu'elle est mortelle, persuade-toi que j'entends aussi l'esprit (animus),
puisqu'ils ne forment qu'une unité aux éléments indissolublement unis"
(Lucr., III, 421-424).
Les simulacres
C'est une théorie curieuse. Selon
elle, se détacheraient de tous les corps des espèces de membranes légères,
chacune d'elles présentant, en miniature, la forme et l'aspect de l'objet dont
elle émane. Ces simulacra (appelés parfois aussi imagines, ou effigies,
ou figurae, ou spectra) voltigeraient en tous sens dans les airs.
Pénétrant dans nos organes des sens, ils seraient responsables de toutes les
sensations. Qui plus est, les représentations mentales seraient également dues
à des simulacres, analogues aux responsables des sensations, mais plus ténus et
d'une agilité beaucoup plus grande. Les idées elles-mêmes en deviennent ainsi
matérielles.
À deux reprises dans le chant IV,
Lucrèce a envisagé le problème que pose la vision de personnes mortes depuis
longtemps. Voici un de ces textes :
"De tous les objets, il
existe ce que nous appelons les simulacres : sortes de membranes légères
détachées de la surface des corps, et qui voltigent en tous sens parmi les
airs. Dans la veille comme dans le rêve, [...] nous apercevons des figures
étranges ou les ombres des mortels ravis à la lumière; souvent elles nous
arrachent du sommeil, tout frissonnants et glacés d'effroi. N'allons donc pas
croire que des âmes puissent s'échapper de l'Achéron, ou des spectres voltiger
parmi les vivants; ne croyons pas davantage que quelque chose de nous puisse
subsister après la mort : le corps et l'âme, simultanément anéantis, se
sont dissociés l'un et l'autre en leurs éléments respectifs" (Lucr., IV, 33-45)
L'explication du phénomène est
très simple. Les simulacres qui atteignent ainsi notre esprit émanent bien des
êtres vus en rêve, mais ils se sont détachés d'eux pendant leur vivant, pour
flotter dans l'espace pendant un temps relativement long avant de nous parvenir.
Ces images ne prouvent donc pas l'existence d'un au-delà. Elles ne peuvent pas
non plus être invoquées comme un argument à l'appui de l'immortalité de l'âme,
et ne doivent pas nous inspirer la crainte des enfers et de la mort. La théorie
des simulacres a donc ici une portée morale.
En un mot, aux yeux des
Épicuriens, la théorie des simulacres permet d'expliquer non seulement les
perceptions des sens mais aussi les rêves et tout le travail de la pensée.
Les dieux et notre monde
Il existe des dieux. Cela n'est
pas douteux, car ils apparaissent de temps en temps aux mortels. Mais ces dieux
ne s'occupent absolument pas des hommes, du monde et de l'univers.
Ils sont matériels. Ils sont
composés d'atomes de matière, comme tout dans l'univers, même si ces atomes
sont particulièrement légers et subtils, plus légers et plus subtils encore que
ceux qui composent l'esprit (animus) et l'âme (anima).
En fait, ils vivent dans une
sérénité totale, dans l'ataraxie la plus complète, en de "paisibles
demeures" qu'on peut localiser dans les "intermondes" (intermundia),
c'est-à-dire les intervalles entre les différents mondes existants. Ils sont là
parfaitement satisfaits, entièrement heureux, totalement indifférents à tout ce
qui les entoure.
Ils ne sont intervenus à aucun
moment dans l'histoire de l'univers, dans la genèse et dans la formation de
notre monde; ils n'interviennent pas davantage dans son fonctionnement. Les
phénomènes météorologiques (tonnerre, nuage, foudre, vent, éclipses) ou
terrestres (tremblements de terre, éruptions volcaniques, maladies), si
effrayants soient-ils, s'expliquent parfaitement bien sans eux, par le simple
jeu des lois naturelles qu'a dégagées l'étude rationnelle, c'est-à-dire
scientifique, philosophique, épicurienne, de la nature des choses. Notre monde
et l'univers tout entier s'expliquent par le hasard, par le mécanisme aveugle
des atomes au sein du vide.
Les dieux ne s'intéressent pas
davantage aux hommes et à leurs problèmes. Ils n'ont pas créé les hommes; ils
ne s'occupent pas d'eux; ils sont complètement insensibles à leurs prières, à
leurs sacrifices, à leurs blasphèmes ou à leurs cris de reconnaissance.
Notre monde n'est en rien
divin : il a eu un commencement, il aura une fin. Il est mortel, comme
tous ses composants, astres compris.
L'Épicurisme n'est donc pas, au
sens propre, un athéisme. On peut cependant parler à son propos d'athéisme
pratique, puisqu'il n'existe aucun échange possible entre les hommes et les
dieux.
Lucrèce est très sévère à l'égard
des religions de son temps. Le ton dont il en parle n'a rien de serein; il s'en
prend avec un acharnement brûlant aux cultes, aux prêtres surtout (épisode
célèbre du sacrifice d'Iphigénie en Lucr., I, 80-101, avec la formule,
également célèbre, qui le termine : Tantum religio potuit suadere
malorum).
Pour lui, la véritable piété
n'est pas de prier les dieux, ou d'offrir des sacrifices de tout genre, comme
le prescrivaient les religions du temps; la véritable piété, c'est de cultiver
la sagesse épicurienne, c'est-à-dire d'essayer d'atteindre le plus possible la
paix, la sérénité, l'ataraxie, qualités qui sont précisément, et au plus haut
point, l'apanage des dieux épicuriens. Un texte est très clair sur ce
point :
"La piété, ce n'est point se
montrer à tout instant, couvert d'un voile et tourné vers une pierre, et
s'approcher de tous les autels; ce n'est point se pencher jusqu'à terre en se
prosternant, et tenir la paume de ses mains ouvertes en face des sanctuaires
divins; ce n'est point inonder les autels du sang des animaux, ou lier sans
cesse des voeux à d'autres voeux; mais c'est plutôt pouvoir tout regarder d'un
esprit que rien ne trouble" (Lucr., V, 1198-1203)
Épicure recommandera toutefois à
ses disciples de ne pas se singulariser sur le plan de la pratique
religieuse : qu'ils continuent à célébrer le culte officiel, afin de ne
pas blesser la susceptibilité de leurs contemporains, mais en sachant au fond
d'eux-mêmes ce qu'est la pietas véritable. On reprochera parfois aux
Épicuriens ce qui passera pour une forme d'hypocrisie.
La mort
Rien à craindre de la mort. Ce
que nous redoutons en elle, c'est de nous voir morts et de sentir après elle
des maux inconnus. Mais comme la mort est dissolution de l'âme et de l'esprit,
aussi bien que du corps, elle est aussi disparition de toute conscience, de
tout souvenir. Elle n'est donc pas à craindre. Ou nous vivons, et alors la mort
n'est pas là; ou bien elle est là, et comme nous serons alors entièrement
détruits, nous ne saurions même pas nous en apercevoir. Il n'y a pas de survie;
il n'y a pas d'au-delà. La mort n'est rien que la séparation des éléments dont
nous sommes composés.
L'homme libéré
L'homme est ainsi libéré de ses
terreurs ridicules : la crainte des dieux et la crainte de la mort.
Connaissant enfin sa véritable nature, et la véritable nature du monde qui
l'entoure, il retrouvera la paix du coeur. Grâce à la connaissance et à la
science, il atteindra l'ataraxie et la sagesse.
La morale épicurienne
Mais il est temps maintenant de
parler de morale.
Le bonheur est, pour
l'Épicurisme, le bien suprême, qu'il faut acquérir et conserver : il se
confond avec la uoluptas, le plaisir, mais pas n'importe quel plaisir.
Le plaisir épicurien, c'est, pour le corps, l'absence de douleur (aponie), et,
pour l'esprit, l'absence de trouble et de crainte, le calme, la tranquillité,
la sérénité (cette ataraxie dont il a déjà été question à plusieurs reprises).
Il y a donc plaisir et plaisir,
et le bonheur épicurien implique un tri sévère entre les plaisirs. Certains
plaisirs en effet rapportent de la souffrance, comme quand on mange trop;
certaines douleurs par contre rapportent du plaisir, comme quand on suit un
traitement pénible mais qui soulage. Aussi "tout plaisir n'est-il pas
l'objet de notre choix; il en est beaucoup que nous laissons de côté, lorsque
le mal qui en est la suite l'emporte sur le plaisir lui-même. Beaucoup de
souffrances aussi nous semblent préférables, lorsqu'elles sont compensées, et
au-delà, par le plaisir qui en résulte. Une sage économie du plaisir demande
donc qu'on examine les différentes formes d'activité et de désir pour
déterminer celles qui sont les plus fécondes en plaisir".
De là, la distinction fameuse des
trois classes de désirs :
- les désirs "naturels et
nécessaires", dont la satisfaction est indispensable à la vie, comme
manger, boire, dormir;
- les désirs "naturels mais
non nécessaires", dont on peut se passer sans porter atteinte à la vie,
par exemple, manger un repas raffiné, donner libre cours à ses appétits
sexuels;
- les désirs "non naturels
et non nécessaires", comme l'ambition, le désir du pouvoir, de la
richesse, la passion de l'amour, en un mot, toutes les passions.
Les premiers sont peu nombreux et
peu exigeants : à la limite, manger un morceau de pain, boire un verre
d'eau, coucher sur une planche. "N'est-ce pas un ragoût admirable que le
pain et l'eau, quand on a faim et soif ?". Les seconds peuvent être
la source de bien des ennuis, si on a contracté la mauvaise habitude de vouloir
toujours les combler. Ainsi Épicure goûte peu la compagnie des femmes. Qui dira
par ailleurs les soucis qui naissent du mariage, ou de la paternité ?
Quant aux désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires, leur satisfaction
coûte de grands et pénibles efforts, et toutes les déceptions attendent celui
qui s'y applique.
Que le Sage satisfasse les
premiers de ces désirs ! Qu'il n'hésite pas à concéder quelque chose aux
seconds quand l'occasion sera favorable ! Mais qu'il impose silence aux
troisièmes ! Pour vivre heureux, il faut vivre de peu, se contenter de l'indispensable
et mépriser le reste. La juste théorie des désirs saura rapporter tout choix et
toute exclusion à la santé du corps et à l'ataraxie de l'âme !
On est donc loin d'un sensualisme
grossier, même si la plupart des Épicuriens n'ont pas toujours suivi leur
maître dans son ascétisme. Le véritable épicurien paraît donc de prime abord
d'une moralité assez élevée : il est maître de lui et de ses passions; il
pratique la tempérance, modérant et calculant ses désirs; il raisonne ses
actes, ne se laissant pas aller aux excès de la chair et dédaignant les
plaisirs grossiers; il cultive par ailleurs l'amitié qui joue un rôle
fondamental dans le bonheur, selon Épicure; il pratique aussi la justice,
condition indispensable pour vivre en paix avec les hommes. Très curieusement,
dans la vie pratique, l'Épicurisme a ainsi en commun, avec le spiritualisme
platonicien ou le stoïcisme, la lutte contre les passions, la recherche de la
sérénité, le détachement et l'ascétisme.
Ce petit résumé de la morale
épicurienne montre donc bien la place des passions. De ces désirs non naturels
et non nécessaires, le sage doit absolument se libérer, car ils sont la
négation même de l'ataraxie. Se soumettre à une passion, quelle qu'elle soit,
c'est s'interdire d'atteindre le calme et la tranquillité de l'esprit.
Dans un très beau texte du livre
III (978-1023), Lucrèce a fort bien dépeint ce qu'on pourrait appeler
"l'enfer des passions". Passant en revue "les grands damnés de
la mythologie" (Tantale, Tityos, Sisyphe, les Danaïdes), il explique que
les châtiments dits infernaux décrivent en fait d'une manière symbolique la vie
pénible que mènent ici-bas les hommes qui acceptent d'être le jouet de leurs
passions. L'Achéron, c'est-à-dire l'enfer des anciens, c'est tout simplement la
vie que mènent sur terre ceux qui ne sont pas des sages, en d'autres termes,
ceux qui ne suivent pas les leçons d'Épicure. La passion représente en quelque
sorte "l'ennemi n° 1" de l'Épicurisme. À la fin de son chant IV
(1058-1191), Lucrèce a ainsi dépeint avec hargne la passion d'amour, qui n'est
jamais satisfaite, qui détruit tout, qui aveugle, qui n'est qu'illusion;
l'ambition du reste n'est guère mieux servie (cfr Lucr., III, 59-90).
Référence :
Lucrèce, De la nature des choses [introduction] «
Autour de Lucrèce et d’Épicure » par Jacques Poucet