Né et décédé , Emmanuel Lévinas est un philosophe
français
d'origine lituanienne,
né à Kaunas le 12 janvier 1906 et naturalisé
français en 1930.
Il a reçu dès son enfance une éducation juive
traditionnelle, principalement axée sur la Torah. Plus tard, il a été
introduit au Talmud.
Compilation des discussions rabbiniques se rapportant à la législation, à l'éthique, aux coutumes et à
l'histoire
des Juifs. Lévinas est decedé le 25 décembre 1995
La philosophie de Levinas est
centrée sur la question éthique et métaphysique
d'Autrui, caractérisée comme l'Infini impossible à totaliser, puis comme
l'au-delà de l'être, à l'instar du Bien platonicien, ou
de l'idée cartésienne d'infini que la pensée ne peut
contenir. Levinas étend ses recherches à la philosophie de l'histoire et à la phénoménologie de l'amour. Il est également
l'un des premiers à introduire en France la pensée de Husserl
et Heidegger. Lévinas s’est imposé comme le penseur
de l’éthique le plus important de la fin du XXe s. pour l’essentiel, sa recherche, qui se déploie
tout entière sous le signe du subjectif, vise à éclairer le problème contenu de
la relation intersubjectif. Il s’agit de comprendre à quelles conditions la
relation entre les consciences peut échapper à la fatalité de la lutte pour la
reconnaissance hégélienne, c.-à-d. à une violence présentée comme originaire,
constitutive et structurelle.
Au cœur de la démarche de
Lévinas, on trouve une critique radicale de l’idée de totalité comme clôture, qui a évacué « la merveille de l’extériorité ».
en fait, une critique radicale de Hegel, le penseur emblématique de la
totalité, en tant qu’il est le point d’aboutissement logique d’une philosophie
occidentale tournée, depuis toujours, vers « une tentative de synthèse
universelle, une réduction de toute l’expérience, de tout ce qui est sensé, à
une totalité où la conscience embrasse le monde, ne laisse rein d’autre hors
d’elle, et devienne ainsi pensée absolue. La conscience de soi est en même
temps conscience de tout »
Totalité et infini. Essai sur l’extériorité (1961), l’ouvrage de
Lévinas le plus important, - avec autrement
qu’être ou au-delà de l’essence (1974) -, met en scène conceptuellement le
réquisitoire passionné de cette critique. L’aspiration à la totalité est une
maladie, comme une perversion de la conscience qui croit qu’elle n’a jamais
rien à apprendre de l’extérieur, qui aussi probablement, a peur de l’Autre et
désire éviter la blessure d’une extériorité perçue comme une menace, parce
qu’elle met le sujet en question. Elle conduit alors à une inévitable réduction
de l’« Autre » au « même », c.-à-d. à un égocentrisme
totalitaire, où le Moi engloutit tout, et où le singulier n’est plus respecté
dans son altérité, ni dans son originalité irréductible. Ainsi se révèlent les
causes de l’abandon de l’espace intersubjectif, de la relation à l’autre, et
donc l’éthique. L’idée de totalité se distingue de l’idée d’infini en
ceci : que la première est purement théorique, tandis que la seconde est
strictement morale. La première exclut le subjectif, la seconde l’implique.
Point de départ de la relation éthique – point qui est encore situé dans
l’espace métaphysique - : le face à face, c.-à-d. la rencontre du
« JE » avec « autrui ». Relation primordiale,
essentielle : la rencontre avec l’Autre suppose un rapport immédiat et
direct, qui est autant conscience de la distance et de la différence, que
conscience de l’infini et de la transcendance d’Autrui manifestés par son visage.

Le temps et l’autre 1980. D’abord il y a l’existence, il y a l’être
anonyme. L’existence est saisie par Lévinas comme une chose dont on ne peut
se dégager. L’existence s’impose d’emblée. C’est dans l’anonymat de l’être que
l’existence se révèle sans existant, sans distinction entre le moi et les
choses. « Je » n’existe pas encore. Pourtant une sortie de l’il y a est possible, et c’est par cette
issue que la conscience – ma
conscience – pourra se définir, se démarquer. La conscience surgit au sein de
ce que Lévinas appelle l’il y a. son
premier effort, c’est de s’arracher à cette existence informe, à ce non-sens. Cette
expérience de la rupture trouve son expression dans la conscience d’exister.
Par cette conscience s’opère une possession, une saisie de soi dans l’être.
C’est l’avènement de soi dans l’être. Cette hypostase, le « je » prenant possession de son identité à
l’intérieur de l’« il y a », est donc le premier moment où se
manifeste la liberté d’exister. Par ailleurs, cette sortie du non-sens, cette
première libération, conduit à la solitude,
à cette expérience d’une identité souveraine, distincte de l’être en général,
mais tout de même renfermée sur soi, recroquevillée sur son être solitaire.
Je suis d’abord seul avec ma
conscience. Or, cette solitude se vit, selon Lévinas, comme un encombrement, un
enchainement de moi à soi. Ainsi, cette liberté
de la conscience sortie de l’existence anonyme, en subsistant uniquement en
soi, doit être considérée aussi comme une aliénation,
une servitude. Ce n’est que lorsqu’une autre liberté, une autre conscience, me
fait face, qu’une émancipation est
possible. C’est, en effet, grâce à autrui que je me sépare de moi-même et que
se brise le solipsisme (seul avec
soi-même) de ma raison. C’est dans ce face
à face avec le visage de l’autre qu’advient la relation éthique. Relation avec un autrui qui n’est pas un alter
ego (autre moi-même), mais un soi différent à moi.
« La solitude est l’unité
même de l’existant, le fait qu’il y a quelque chose dans l’exister à partir de
quoi se fait l’existence. Le sujet est seul, parce qu’il est un. Il faut une
solitude pour qu’il ait liberté du commencement, maitrise de l’existant sur
l’exister, c.-à-d. en somme, pour qu’il ait existant. »
Éthique et infini, 1982. L’éthique du visage m’arrache donc du soi
autarcique (qui se suffit à soi-même). Le visage d’autrui, son altérité, brise
mon égoïsme naturel. De fait, cette ouverture à l’autre instaure le lien
social, la socialité. Une socialité
qui rend possible le face à face. Face à face en fonction duquel apparaît
l’énigme du lien social, ce que Lévinas désigne aussi du nom de « religion ». Or, c’est par cette
structure ouverte au sein de la communauté que l’acte de penser devient
possible. Penser pour Lévinas, c’est
d’abord accepter l’extériorité qui se révèle grâce à l’autre. C’est aussi dans
cette relation avec l’extériorité que la subjectivité du moi se découvre. Dans
le lien social, je ne suis pas seulement avec autrui, mais pour autrui. Un être-pour-autrui, alors que c’est
l’autre qui me sollicite, me requiert. Ainsi, l’éthique n’est pas un sentiment
ancré dans la nature de l’homme. La morale en moi ne vient pas de moi. Bref,
l’humain n’est pas naturellement un être moral. La pensée éthique de Lévinas ne
doit en aucun cas être considérée comme un altruisme,
une pensée qui, par bienveillance, accorde à l’autre une préséance, un
privilège, un amour inconditionné.
« Le non-synthétisable par excellence, c’est certainement la relation
entre les hommes. Dans la relation interpersonnelle, il ne s’agit pas de penser
ensemble moi et l’autre, mais d’être en face. La véritable union ou le
véritable ensemble n’est pas un ensemble de synthèse, mais un ensemble de face
à face. »
Sans l’éthique, en effet, sans la rencontre du visage et le
dialogue qu’elle inaugure, la raison n’est plus qu’une mécanique sauvage. Il
est donc indispensable, selon Lévinas, de toujours lier l’État et la
responsabilité envers les autres hommes, afin que la paix ne soit pas la paix
comme résultat de la force, mais la paix grâce à la responsabilité. L’éthique
du visage devance la politique. La politique doit toujours pouvoir être soumise
à l’éthique et critiquée en fonction de cette dernière.

Entre nous, 1991. Mais qui est autrui ? Autrui c’est le visage de l’autre. On ne peut faire correspondre ce visage à ce que la vue peut en donner. Le visage éthique ne se réduit pas au visage esthétique, c.-à-d. celui que ma sensibilité peut regarder, évaluer, comparer et juger. Le visage éthique est imprésentable, il est au-delà de toute représentation. Il échappe à ma conscience, dont l’objectif premier est de faire de lui un objet de connaissance manipulable par la raison. C’est pourquoi Lévinas introduit l’idée d’une nudité du visage, une nudité qui établit un écart, un excès, entre le visage et une volonté de savoir qui cherche à tout englober, à tout posséder sous forme de représentations ou d’objets de connaissance. Le visage éthique – le motif de ma conscience morale – résiste à tout désir de totalisation.
Le visage éthique est d’abord discours, parole. Devant le visage
d’autrui, une réponse est attendue. Le visage n’incite pas prioritairement une
contemplation, mais au dialogue. Le
visage de l’autre inaugure même le dialogue, le rend possible. C’est ainsi que
le visage éthique s’adresse à moi comme un dire
qui est au-delà du dit. Bref, en tant
que parole, le visage éthique exige de moi que je sois pour l’autre. C’est dans
le visage de l’autre que s’annonce la première exigence morale, par laquelle il
me fait loi de l’aimer. Mais cet amour n’est pas libre puisque je suis
contraint d’aimer. Il est, en ce sens, une sorte de fatalité. « L’amour c’est le moi satisfait par le toi,
saisissant en autrui la justification de son être.
Sur l’amour, la spontanéité de l’amour ne vient pas de moi, elle est plutôt
initiée par le désir du visage aimé. C’est en fonction de cette relation à deux
que se crée, la thématique de la relation éthique. C’est dans la relation érotique,
l’amour Éros, que l’altérité de
l’autre apparaît dans sa pureté. En ce sens, le visage aimé est la figure paradigmatique (modèle cohérant et
parfait) de ma relation avec autrui. Le visage aimé est un mystère qui
m’échappe et en même temps m’envahit. Ainsi, l’amour comme passion ne pourra se confondre avec le désir d’unité, ou chacun ne serait
qu’une douce moitié. L’amour Éros n’est pas une fusion. Bien au contraire, dans
la relation érotique, la proximité du face à face ne disparaît pas, mais s’amplifie.
« Mais je ne vis pas dans un
monde où il n’y a qu’un seul « premier venu » ; il y a toujours dans
le monde un tiers : il est aussi
mon autre, mon prochain. Dès lors il m’importe de savoir qui d’entre les deux
passe avant : l’un n’est-il pas persécuteur de l’autre ? Les hommes,
les incomparables, doivent-ils être comparés ? À la prise sur soi du
destin de l’autre est donc antérieure ici à la justice. »
Cette entrée du tiers dans le
face à face, trouble ma responsabilité à l’égard de mon prochain. C’est que, en
effet, la venu du tiers exige forcement la justice. Pour qu’il y ait justice au
sein de ma responsabilité, Agapè doit primer l’amour Eros. De toute évidence,
on ne vit pas dans un monde où il n’y a qu’un seul visage aimé. La multiplicité
humaine ne permet pas au moi d’oublier les tiers qui m’arrachent à la proximité
de l’aimé. S’il n’y avait pas de justice, il n’y airait pas de limite à ma
responsabilité envers mon seul prochain. Elle se concentrerait sur lui seul. Le
tiers c’est l’autre absent, mais qui est présent d’une certaine façon à travers
les yeux de l’ami, du prochain. Le tiers est donc autre que le prochain, mais
je dois absolument le tenir pour un autre prochain. C’est le « nous »
fraternel qui, devant le « tu », me hante et limite ma responsabilité
envers ce « tu ». Plus concrètement, le tiers, c’est le pauvre,
l’étranger, le lointain qui me rappelle que le visage de l’autre homme demande
justice. Aussi, alors que dans le face à face avec le prochain je suis devant
l’incomparable, le tiers exige que les incomparables soient comparés. Avec la
venue du tiers, l’asymétrie par laquelle je me tiens responsable du prochain doit
être rectifiée. C’est qu’avec le tiers surgit la comparaison, le jugement et le
calcul. La justice requiert l’égalité à l’intérieur de relations inégalitaires.
L’égalité met le prochain sur le même plan que le lointain, que l’inconnu, que
le tiers. Sur le plan éthique, je demeure responsable et devant mon prochain et
devant le tiers. Ainsi, je suis toujours celui à qui incombe des devoirs et
l’autre est toujours celui à qui reviennent des droits ; mais, sur le plan
politique, le tiers réclame l’institution juridique (les tribunaux) et l’État
qui en garanti le fonctionnement. L’éthique demeure antérieure à la justice
institutionnelle et à la politique.
La justice, dans son aspiration
dans l’humanité, dans son respect des droits de l’autre homme, est également
une résistance au mal. Tendre vers la justice c’est aussi lutter contre le mal.
Le mal correspond à la dimension ontologique où l’être se complait dans sa
neutralité, dans son « il y a ». Le mal, c’est la situation où
l’impersonnalité n’admet aucun visage, aucune différence, aucun face à face,
aucune rencontre véritable. Au plan de la conscience, c’est le refus de s’éveiller
à l’autre, le refus de lui répondre, d’acquiescer à la loi qui dicte de ne pas
tuer. Le mal c’est la revendication de mon être souverain, qui veut les pleins
pouvoirs, contre l’ouverture au visage de l’autre. C’est le désir d’un retour à
soi sans autrui, d’un retour à mon irresponsabilité naturelle.
Ainsi, Lévinas s’oppose à Hobbes
lorsque celui-ci prétend que la situation originaire est, dans l’état de
nature, la guerre de tous contre tous. Il conteste l’idée qu’en fonction du
principe que l’homme est un loup pour l’homme, l’état né du contrat social que
s’impose comme un mal nécessaire. Dans cette vision politique, on ne peut fixer
de limite à l’état. Celui-ci est potentiellement totalitaire. En imposant leur
vérité, en bafouant les droits de l’homme et en déterminant le monde de
l’impersonnel, les régimes totalitaires sont l’incarnation du mal au niveau
politique. Ils organisent en système la bêtise. Ils rendent impossibles les
relations vraiment humaines et, par conséquent, la justice.

Le temps et l’autre, 1980. La séparation du « je » et du
« tu » rend vaine l’idée de possession, d’appropriation. Or, il en va
de même avec l’amour agapè (amitié, affection), l’amour charité, que j’ai de
mes proches – mes enfants, mes parents et mes amis -, mais aussi pour tout
autre prochain, même le plus lointain. C’est d’ailleurs à l’intérieur de ces
relations que je comprends ma situation d’otage,
situation où je suis pris, où je n’ai plus tout ma liberté et où je suis obligé
de répondre. Dans la relation entre moi et autrui, dans cette relation
intersubjective, je suis responsable. Ainsi, l’otage que je suis devenu doit
accepter de devenir le serviteur par rapport à autrui. Mais cette servitude ne
m’enlève rien, ne me menace en rien. Il ne s’agit pas d’une relation de maitre
à esclave. Elle signifie surtout qu’entre moi et autrui, il y a une
irrémédiable symétrie, une relation inégalitaire où ma responsabilité envers le
visage d’autrui prend le dessus sur ma liberté. C’est d’ailleurs dans cette
relation ou l’autre me devance, où l’autre m’oblige que j’accomplis ma
destinée, laquelle m’oriente vers ce que Lévinas appelle la bonté, cette ouverture vers l’autre et
vers sa différence infinie.
Humanisme et l’autre homme, 1972. Descartes considère l’idée
d’infini qui me vient à l’esprit comme une idée que ma conscience ne peut
engendrer (troisième méditation métaphysique). Puisque je suis imparfait,
l’idée de perfection ne peut venir de moi. Pour Lévinas, cette idée d’infini
correspond parfaitement à celle du visage. Le visage comme infini rend
impossible toute totalisation, brise la prétention de l’esprit à tout englober
et absorber. De plus, cette idée d’infini conditionne le mouvement du désir.
Désir qui cherche l’invisible qui se cache dans le visage de l’autre. Or, cet
invisible du visage, c’est la parole de Dieu. Voire sa présence. Chez Descartes,
l’idée de l’infini qui s’identifie à l’idée du parfait renvoie également à
l’existence de Dieu. Toutefois, pour Lévinas, il ne s’agit pas d’une preuve de
son existence, mais seulement d’une preuve de sa présence invisible. En ce
sens, l’autre comme visage n’est pas le divin ; il porte seulement la
marque de ce divin, il ne contient la trace. Chez Emmanuel Levinas, la notion
de transcendance
surgit d'une humanité souffrante. Elle évoque d'entrée de jeu l'athéisme,
c'est-à-dire la condition d'un être séparé. Il ne s'agit ni de venir au secours
du divin ni de le nier. Se rapporter à l'absolu en athée, c'est s'offrir au
dialogue avec l'Autre et non pas le réduire à l'objet d'un discours. Ce n'est
pas Dieu qui est recherché dans le prochain, c'est l'Autre qui habite la conscience
dans la proximité du prochain et qui lui signifie sa dévotion à autrui.
« Seul un être transcendant
le monde – un être absolu – peut laisser une trace. La trace est la présence de ce qui, à
proprement parler, n’a jamais été là, de ce qui est toujours passé. »
Il se peut que l’on ne voie ni n’entende
cet infini dans le visage d’autrui ou que l’on ne veuille pas l’accueillir.
C’est alors qu’advient la bêtise. Être bête, c’est se renfermer sur soi. C’est
se fier à son propre savoir, croire tout connaître. En somme, la bêtise c’est
pouvoir toujours interpréter l’autre, l’analyser et reconnaître par les traits
de son visage sa classe, son appartenance ethnique, son idéologie, sa
particularité ; associer son visage au répertoire des idées reçues. C’est
surtout ne pas ressentir honte
devant autrui. Ne pas s’émouvoir devant sa souffrance, ne lui prêter aucune
attention. Pire : c’est considérer l’autre comme s’il devait m’obéir. Toute
fois, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès contraire, c.-à-d. valoriser
la différence pour la différence. C’est lorsque je refuse cette ouverture que
le visage d’autrui me fait honte. Par exemple, si, devant le visage d’autrui,
je me détourne de lui et feins de l’ignorer, la honte nait en moi. Une honte
réprimée ou refoulée rend éventuellement l’homme méchant.
Totalité et infini, 1961. La responsabilité est au commencement de
la relation éthique. Cette responsabilité constitue la structure essentielle de
ma subjectivité. Je suis moi dans la seule mesure où je suis responsable à
l’égard de l’autre homme. C’est à l’intérieur de cette rencontre que je passe
du soi au moi et que se produit le désintéressement,
le passage de l’égoïsme à la bonté.
« […] j’en suis responsable [d’autrui], sans
même avoir à prendre de responsabilité à son égard ; sa responsabilité
m’incombe. C’est une responsabilité. Qui va au-delà de ce que je fais. D’habitude
on est responsable de ce qu’on fait soi-même. Je dis, dans Autrement qu’être,
que la responsabilité est initialement un pour
autrui. Cela veut dire que je suis responsable de sa responsabilité
même. » C’est pourquoi la responsabilité n’est pas un simple attribut de
la subjectivité : elle en est une structure constitutive. Ni l’une ni
l’autre ne revoient à un pour soi.
Parce que toutes les deux impliquent nécessairement et immédiatement le pour autrui. En outre, la
responsabilité n’engage que moi, c.-à-d. définit une relation asymétrique, où
la réciprocité n’est jamais
requise : « je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque,
dût-il m’en coûter la vie. La réciproque c’est son affaire. […] Je suis responsable
d’une responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les
autres. Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les
autres. »
À propos de la mort, l'intentionnalité spontanée de cette passion
vise l'anéantissement. Caïn quand il tuait Abel, devait posséder de la mort ce
savoir-là. L'identification de la mort au néant convient à la Mort de l'Autre
dans le meurtre. Mais ce néant s'y présente, à la fois, comme une sorte
d'impossibilité. En dehors de ma conscience morale, Autrui ne saurait se
présenter comme Autrui et son visage exprime mon impossibilité morale
d'anéantir. Interdiction qui n'équivaut certes pas à l'impossibilité pure et
simple et qui suppose même la possibilité qu'elle interdit précisément ;
mais en réalité, l'interdiction se loge déjà dans cette possibilité même, au
lieu de la supposer ; elle ne s'y ajoute pas après-coup, mais me regarde
du fond même des yeux que je veux éteindre et me regarde comme l'œil qui dans
la tombe regardera Caïn. Contrairement au Caïn de la bible je dois me faire
gardien de mon frère.
Dieu, la mort et le temps, 1993. Le visage de l’autre, à la fois
expose – s’expose – la plus extrême
faiblesse, le plus extrême dénuement (« la peau du visage est celle qui
reste la plus nue, la plus dénuée »), et en ce sens « fournit
l’unique ‘’matière’’ possible à la négation totale », c.-à-d. éveille en
moi le désir de meurtre, et à la fois
« est ce qui nous interdit de tuer ». C'est de la mort de l'autre que
je suis responsable au point de m'inclure dans la mort. Ce qui se montre
peut-être dans une proposition plus acceptable : «Je suis responsable de
l'autre en tant qu'il est mortel». La mort de l'autre, c'est là la mort
première. Faire ressortir la question que la mort soulève dans la proximité du
prochain, question qui, paradoxalement, est ma responsabilité pour sa mort. La
mort ouvre au visage d'Autrui, lequel est l'expression du commandement :
«Tu ne tueras point». L’«épiphanie » d’autrui, le visage, me confère
d’emblée une responsabilité. Dès
lors que l’autre me regarde, je l’assume, j’assume sa faiblesse, sa fragilité
et sa vulnérabilité. Une relation se noue, « qui constitue le fait
originel de la fraternité » et engage ma liberté.
Qu’est ce que la mort ? La disparition, dans les êtres, de ces
mouvements expressifs qui les faisaient apparaître comme vivants - ces
mouvements qui sont toujours des réponses. La mort va toucher avant tout
cette autonomie ou cette expressivité des mouvements qui va jusqu'à couvrir
quelqu'un dans son visage. La mort est le sans-réponse. [...] La mort
est écart irrémédiable : les mouvements biologiques perdent toute
dépendance à l'égard de la signification, de l'expression. La mort est décomposition ;
elle est le « sans-réponse ».
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| Emmanuel Lévinas et Jean-Paul Sartre |